Il existe l'opinion que la Roumanie a de solides traditions de droite et un grave manque à gauche du spectre politique. On cite, pour illustrer, de grandes figures de l'entre-deux-guerres et on cherche des explications : la mentalité agraire, l'orthodoxie, le village. Mais toutes les grandes figures de l'entre-deux-guerres invoquées (Eliade, Cioran, Noica) n'étaient pas, à l'époque, si grandes (et, évidemment, toute la droite n'était pas d'extrême droite). D'autre part, nous oublions une multitude de figures "lumineuses" de gauche. Bien sûr, nous ne pourrons pas opposer, en termes de poids, Alexandru Sahia à Nae Ionescu. Mais la série Gherea-Stere-Ibrăileanu-Zeletin-Ralea n'est pas à prendre à la légère. Ensuite, il y avait aussi Eugen Ionescu, Eugen Lovinescu, Sebastian, et bien d'autres qui pourraient équilibrer le paysage. Sans parler du fait qu'il n'aurait pas de sens d'identifier l'existence de la droite si nous n'avions pas un repère corrélatif. En d'autres termes, on ne peut pas être "de droite" que par rapport à quelque chose qui est plus à gauche. Rappelons aussi la disparition de la droite conservatrice après la Première Guerre mondiale ou le positionnement à gauche des paysans.
En ce qui me concerne, je crois plutôt que les Roumains, et surtout l'intelligentsia roumaine, ne se laissent pas rigoureusement encadrer dans cette dichotomie. La gauche et la droite ne constituent pas une alternative définitoire pour l'esprit autochtone, incliné soit vers une neutralité confortable, soit vers une accommodation opportuniste. Până et Nae Ionescu, interrogé sur sa position dans la géométrie politique du moment, préférait dire : "Je ne suis ni de droite, ni de gauche, je suis intelligent !". Sandu Tudor pouvait être trouvé aux côtés de Sahia dans les pages de la même publication. Rădulescu-Motru était traditionaliste en 1904 et progressiste en 1922. Des figures caractéristiques de l'ambiance culturelle roumaine, des "classiques" (Lovinescu, Petrovici, Vianu, Călinescu, Blaga, P.P. Negulescu et même Mircea Vulcănescu – malgré certaines suspicions ignorantes), ont un "visage" politique difficile à systématiser. Ce sont, pour la plupart, des esprits libres, dont les jugements se réservent le droit de se formuler en dehors de potentielles "pré-oppositions" idéologiques. Plus que l'engagement dans un camp homogène, ils s'intéressent à l'autonomie de leur propre pensée, évitant toute forme de régimentation. On peut parler, je crois, d'un apolitisme roumain de fond, né d'une constellation traditionnelle de ressentis spécifiques : relativisme, ironie, superficialité... Pour Mitică, la gauche et la droite sont des caprices. On ne peut pas lui demander de choisir sérieusement, "dans la vie", entre l'un et l'autre. C'est comme si on lui demandait de choisir définitivement entre la bière et le vin. Mitică sait très bien qu'ils sont tous deux bons. Parfois, il a envie de bière, d'autres fois de vin. Selon les circonstances. Et les petites plaisanteries adjacentes...
J'entends toujours des politiciens anticipant d'une manière conspirationniste l'horizon électoral : les Roumains devront choisir entre avoir un gouvernement de gauche ou un de droite. Le sous-texte est clair : nous devrons décider si nous voulons un gouvernement attentionné, populaire, "des nôtres", ou un gouvernement insensible aux souffrances des nombreux, "élitiste", arrogant, ne servant que ses propres intérêts. Ce langage est, à mon avis, inapproprié. Pour l'électorat local, la gauche et la droite ne sont pas des concepts fonctionnels. Ce n'est pas dans ces termes que se pose le débat intérieur de l'électeur autochtone. Mitică (de la ville) et Gheorghe (de la campagne) sont sommés de décider entre la bière (populaire) et le vin (aristocratique). Eh bien, oui ! Mitică et Gheorghe ne boivent jamais ce qu'on leur dit, sauf s'ils sont déjà ivres. Ils jetteront un œil aux dégustations et décideront sur le moment. Pour la bière. Ou peut-être pour le vin. Ou peut-être mieux pour une țuică.
Dernières actualités
21:47
21:25
21:12
20:59
20:38
Voir plus d’actualités