La présence de la politique dans notre vie devrait être un dosage équilibré d'efficacité et de discrétion. En d'autres termes, il n'est pas normal que la politique devienne une occupation à chaque instant, un pari perpétuel, un but en soi. Elle doit simplement entretenir le mécanisme social, avec tous ses composants, de la stabilité économique et politique jusqu'au fonctionnement rigoureux des lois et des institutions ; elle est bien réglée seulement lorsque son action est souterraine et peu spectaculaire. Comme tout organisme sain, l'organisme politique ne doit pas se faire sentir en permanence. Lorsqu'il se fait sentir de manière aiguë, c'est un signe de maladie. La politique est, dans un certain sens, le fond optimal de sa propre transcendance. Elle vous laisse faire les choses essentielles qui tombent en dehors de sa sphère : vivre vos passions, votre vocation, votre destin personnel. Évidemment, chacun de nous doit participer à l'onction de la machinerie démocratique : voter (c'est-à-dire juger les chances de fonctionnalité gouvernementale de toutes les formations politiques), défendre ses droits, amender les dérapages, chaque fois que la vie du citoyen montre des signes de découragement. Mais au moment où la politique, au lieu d'être la précondition du bien-être public, devient un contenu de vie pour la majorité des citoyens, au moment où, au lieu d'être un auxiliaire de l'accomplissement de soi, elle devient un substitut de celui-ci, une obsession, un vice, nous sommes confrontés à une évolution tumorale, à une pathologie communautaire sévère.
Sous la dictature, la politique avait un statut paradoxal. D'une part, elle déterminait de manière arbitraire chaque détail de la vie quotidienne, mais, d'autre part, elle ne constituait (malheureusement ?) pas une préoccupation. Elle nous polluait sans nous habiter. Nous savions tous que nous ne pouvions pas échapper à la pression politique officielle, que tout était "politique", mais tant que nous acceptions (par lâcheté, résignation ou opportunisme) la situation de fait, nous pouvions divaguer de manière compensatoire. Nous suivions nos vies, nous nous efforçons de faire notre métier, nous pratiquions d'infinies modalités d'évasion. Nous réussissions, ainsi, à sauver notre liberté intérieure, malgré la paralysie générale des "libertés". Une façon de dire que la politique était à la fois hyperprésente et nulle, étouffante et absente.
Après la "normalisation", la politique a, au contraire, acquis des dimensions monumentales. Elle a occupé la scène, nous a assaillis, nous a confisqués. En raison de son métabolisme invasif, de nouveaux métiers, de nouveaux sens de la vie, de nouvelles hiérarchies sont apparus. Des amitiés autrefois solides se sont effondrées, des familles honorables se sont scindées, le monde s'est divisé en deux. Nous passons un temps indécent devant les téléviseurs à suivre des débats "politiques" chaotiques, nous optons de manière hystérique, nous nous disputons aveuglément, nous glissons, de manière irréversible, dans la posture subalterne du supporter. Nous assistons, chaque jour, à la transformation d'intellectuels en idiots, d'humoristes en loques sombres, de personnes respectables en vulgaires. De "liberté intérieure", il ne peut être question. La société roumaine s'est transformée en arène d'un tournoi médiocre. C'est, bien sûr, la faute des politiciens eux-mêmes, qui ne fonctionnent que sur la base d'intérêts et de coups, c'est aussi la faute des médias qui exultent chaque fois qu'il y a une odeur de scandale, mais c'est, avant tout, la faute de nous tous, qui avons appris à vivre en annexe de certaines adhésions de seconde main. Il semblerait que nous ne sachions plus ce qui est important et ce qui ne l'est pas, ce qui mérite notre engagement intime et ce qui ne le mérite pas, quel est le véritable sens de chaque jour et de chaque vie. Nous vivons des problèmes secondaires, nous servons de manière décérébrée des valeurs dérivées. Quel vaccin pourrait encore nous sauver ?
P.S. L'article est ancien. Mais il est d'avenir... Le changement de préoccupations de notre classe politique devient de plus en plus visible (avec de lourdes conséquences) : de "Que faire pour le pays ?" à "Chacun pour soi" !
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