Malheureusement, peu de gens savent qui était Alexandru Dragomir. Diplômé en droit et en philosophie de l'Université de Bucarest (1933-1939), puis doctorant de Martin Heidegger à Freiburg im Breisgau, et après 1948 (jusqu'à sa mort, 2002) survivant, dans l'anonymat, d'un régime sous lequel il n'a pas jugé approprié de pratiquer intellectuellement. Il a vécu de petits emplois, sans lien avec sa formation, mais a continué à "philosopher" "clandestinement", pour lui-même, remplissant des cahiers entiers d'analyses et de réflexions métaphysiques, sans la moindre intention de les rendre publics. Personne, dans notre culture, n'a travaillé avec autant de grâce, dans une pure gratuité, pour l'idée. Je l'ai rencontré par l'intermédiaire de son ami, Constantin Noica, et j'ai bénéficié, avec d'autres amis, d'une multitude de séminaires privés sur des thèmes ou des textes qui l'intéressaient. Ce n'est qu'après sa disparition que Gabriel Liiceanu, parfois accompagné de quelques jeunes collaborateurs, a édité, avec une généreuse minutie, les textes restés de son labeur d'une vie. Dans l'un des volumes (Méditations sur l'époque moderne, publié chez Humanitas, en 2010, par Gabriel Liiceanu et Cătălin Cioabă), j'ai extrait, ci-dessous, quelques fragments (indiquant la page). Ce sont des commentaires écrits après 1989, en tant que témoin discret, (mélancolique ou amusé), de la comédie politique autochtone.
La démocratie grecque (athénienne) :
1. Le Demos (le Peuple) vote pour "les meilleurs" (aristoi), c'est-à-dire vote (choisit) aristocrate - aristocratie (le pouvoir des meilleurs). Non pas procéduralement, mais en réalité la conviction politique des électeurs est qu'ils doivent choisir les meilleurs, car les meilleurs doivent gouverner. Ainsi, aristocratie.
Il en résulte que la démocratie est le système politique qui instaure l'aristocratie.
2. Les électeurs ne votent pas (choisissent) ceux qui sont réellement (en fait) les meilleurs, mais ceux qu'ils croient être les meilleurs.
3. Ainsi, puisque ce ne sont pas les meilleurs qui sont élus, mais ceux dont on pense (doxa - opinion) qu'ils sont les meilleurs (donc on opine), le résultat est une oligocratie (le pouvoir des peu nombreux), et le gouvernement est oligarchique.
4. L'oligarchie, n'étant pas la domination des meilleurs, mais seulement la domination des peu nombreux (choisis selon l'opinion) sur les nombreux, conduit à une dégradation progressive de la situation de l'État, à un dynamisme descendant.
5. La dégradation va jusqu'au conflit entre les oligoi (les peu nombreux) et le demos (le peuple), "résolu" soit par la tyrannie, soit par renversement, de nouvelles élections et l'histoire recommence. (op.cit. p.198).
6. La mafia politique vise à s'emparer du pouvoir politique en vue de s'emparer du pouvoir économique qui, une fois réalisé, dominera le pouvoir politique. Elle a l'avantage de tendre à promouvoir une économie capitaliste et l'inconvénient que le pouvoir économique est enchevêtré dans un style communiste, comme privilège d'une clique organisée. (op.cit. p. 208)
7. Nos gouvernements fonctionnent aussi mal que n'importe quelle entreprise d'État. (op.cit. p.163).
8. Nos politiciens : des chanteurs d'opérette qui essaient de faire de l'opéra. (op.cit. p.164).
9. Avant, nous étions les marginaux de l'Europe, maintenant nous en sommes les faubouriens. (op.cit. p.203).
10. Les autres meurent, les autres sont coupables, les autres sont caricaturaux, les autres sont idiots. (op.cit. p.163).
11. Dans notre politique actuelle, nous vivons avec la conviction que nous résolvons tout de manière rationnelle, alors qu'en réalité la raison (la pensée) des politiciens est soit déformée, soit asservie à des intérêts, et le peuple apprécie affectivement, selon la mentalité, de toute façon, mais pas rationnellement. (op.cit. p.211).
12. Dialogue : Les deux extrêmes de celui-ci : ceux avec qui il n'est pas possible de dialoguer et ceux avec qui - étant d'avis opposé - il n'y a rien à dialoguer. (op.cit. p.209).
A (re)lu pour vous. Andrei Pleșu
PS 1. Évidemment, nous avons aussi des politiciens qui ne s'inscrivent pas dans le "portrait" ci-dessus. Un exemple, de mon point de vue, est Ilie Bolojan. Il est différent, sous au moins deux points de vue : il me manque l'inefficacité volubile et l'égolâtrie indémodable. Il sait faire ce qu'il a à faire et ne se réjouit pas de lui-même comme d'un champion de l'espèce...
PS. 2. Un cas particulier est le ministre de la culture, M. András Demeter. De la culture roumaine, évidemment, qui dit, joyeusement, qu'il "se met en avant" parce qu'il est hongrois. Le parti qui l'a proposé lui a demandé, rationnellement, sa démission. Mais il est resté ministre. Sinon, il est cohérent avec ses propres déclarations : il a tenté de bloquer la présence de la Roumanie en tant qu'invité d'honneur à la Foire Internationale du Livre de 2028, à Francfort. Il n'a pas réussi, à cause d'un subordonné indiscipliné (Alexandru Popescu, loué par tous les collaborateurs étrangers) et de l'intervention rapide du Premier ministre Bolojan. Mais, bien qu'il soit démissionnaire, M. Demeter est encore ministre.
https://www.dilema.ro/situatiunea/alexandru-dragomir-despre-politica-noastra_4290
Dernières actualités
18:31
18:20
18:04
17:50
17:42
Voir plus d’actualités