Qui dit que la Roumanie ne respecte pas ses traditions péche par excès d'esprit critique. Nous avons des traditions ! Nous savons ce que signifie « continuité » ! Il est vrai que les continuités discutables sont plus visibles et plus stables que les fondatrices... On dirait que nous sommes plus attachés au « spécifique » de nos coutumes ombreuses qu'à l'effort de dépassement de soi. Le besoin de préserver est plus fort que le besoin de réforme. Tu te souviens ? Peut-être que c'est là le secret de notre survie. Nous préférons la stase, avec tous ses dérapages, plutôt que le risque de l'agitation renouvelante... Cela est prouvé par toutes sortes de circonstances « historiques », frappées par la fatalité d'une « actualité » qui ne veut pas passer. En feuilletant de vieux journaux, j'ai trouvé une multitude d'exemples. Je m'excuse de n'en citer qu'un. Mais il n'existe pas de tradition sans répétition. Voici :
En janvier 1871, un journal d'Allemagne (Augsburger Allgemeine Zeitung) publie une lettre du roi Carol Ier, que les journaux et les parlementaires roumains transforment en occasion de scandale. Après presque cinq ans de règne, le roi se plaint à un ami du « peu d'utilité » qu'il a pu apporter à « ce beau pays ». « De qui est la faute ? » – s'interroge Carol. « Ni la mienne, ni celle du peuple dans son ensemble » – sonne la réponse. Alors de qui ? En systématisant rapidement ce que dans le texte royal se soumet à la rhétorique épistolaire du moment, nous trouverons trois explications possibles de l'échec :
1) Une caractéristique psychologique globale : les Roumains sont un peuple « qui ne veut pas être dirigé et pourtant n'est pas en mesure de se diriger soi-même ». Arrogance, manque de discipline intérieure, chaos. Nous sommes mal lotis avec le « hegemonicon » ! Nous vivons « l'atermoiement » dans toute son équivoque : d'un côté un esprit indépendant, de l'autre une volatilité ingouvernable.
2) Une caractéristique historique et sociale : entre les élites et les masses, il y a une fracture incurable. Les élites sont émancipées, « branlantes », prêtes à adopter la dernière utopie à la mode, les masses sont d'un conservatisme enraciné. En d'autres termes, les élites souffrent d'inadéquation, ne tiennent pas compte de l'esprit du lieu, tandis que les masses se comportent avec réticence, ressentiment, impulsivité. Le résultat est que les élites dirigeantes obligent le pays à « passer d'un régime despotique à la Constitution la plus libérale, comme aucun peuple en Europe ». Les masses, cependant, « ne peuvent se vanter des vertus civiques requises pour une forme d'État quasi-républicaine ».
3) Une caractéristique politique : l'inflation des « intrigues de parti ». (Sans commentaires...)
Il est à noter que, dans son effort de donner un diagnostic de la crise nationale, le roi Carol Ier ne cherche pas de causes externes. Il ne recherche pas de complots anti-roumains, de malheurs géopolitiques, de fatalités historiques. Le mal est, pour lui, à l'intérieur et ne se guérira jamais si nous le contemplons mioritic, avec la compassion de soi d'une victime de profession. À noter également que ceux dont le roi craint le plus sont les « ultra-roumains », toujours prêts à le juger comme « dépourvu d'amour pour le pays ». À noter, en fin de compte, que la lettre du souverain a irrité l'opinion publique. À la Chambre, Nicolae Blaremberg l'a commentée de manière agressive, proposant une motion à laquelle de nombreux députés se sont solidarisés. Le journal Românul (évidemment !) a péroré, provocateur, sur le thème de « l'homme piétinant la Constitution » et « gaspilleur de la richesse publique ». (Voir le récit de Titu Maiorescu, dans « Histoire politique de la Roumanie sous le règne de Carol Ier ».) Ce type de réaction ajoute aux trois explications de l'échec autochtone mentionnées ci-dessus une quatrième : le manque de caractère, doublé de la démagogie de la vertu et du patriotisme.
Ne sommes-nous pas, en ce moment, au « Carol Ier » ? En 1871 ? Et, hélas, sans Carol Ier, sans Brătieni, sans Titu Maiorescu. Qui est à blâmer ?
*
Rappelons également quelques-unes des « mélancolies » de nenea Iancu (apud Dan C. Mihăilescu, I.L. Caragiale sur le monde, l'art et la nation roumaine, Humanitas, 1994) :
« Nous, Roumains, sommes un monde dans lequel, si l'on ne fait pas ou ne pense pas trop, nous pouvons nous vanter que du moins on discute beaucoup. » (p. 80)
« Les partis politiques, dans le sens européen du mot, c'est-à-dire fondés sur des traditions, sur des intérêts anciens ou nouveaux de classe et, par conséquent, sur des programmes de principes et d'idées, n'existent pas en Roumanie. » (p. 95)
« Dans un pays comme le nôtre, où lorsque tu affirmes quelque chose, on ne te demande pas de preuves, où l'esprit public n'a aucun élément sérieux de contrôle surtout sur les luttes qui surgissent sur le terrain de la science de l'État, la mauvaise foi est souvent une bonne base pour bâtir une belle réputation. Pour passer pour le plus pur, il te suffit de dénigrer sans raison les autres ; pour que le monde te considère comme un homme honnête et de travail, il te suffit de calomnier et de dénoncer au grand jour le comportement des autres, même si ceux-ci ont un bon comportement et surtout dans ce cas. Si tu veux tromper le monde, a dit un philosophe, trompe-le gros, car la subtilité ne prend pas. Il faut beaucoup de temps pour te faire une belle réputation, et ensuite tu peux sans souci te sauver toi-même des péchés dont tu accusais autrefois les autres bons innocents. » (p. 81)
« Les éléments de succès : la flatterie de toutes les idées et formules populaires, que tout le monde applaudit automatiquement, ou par imitation, telles que : la jeunesse roumaine, l'économie roumaine, la femme roumaine, le paysan roumain, le travailleur roumain, le royaume roumain, etc. – en général une phrase vide, une déclamation charlatanesque, un patriotisme criard, national, roumain – en un mot, une mode... » (p. 96)
https://www.dilema.ro/situatiunea/1871-2019-traditii-romanesti-nemuritoare
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