Chaque fois qu'il neige, je me souviens de Păltiniș. De Păltiniș, que j'ai vécu dans les années 70-80, avec une bande d'amis. Nous réussissions, de temps en temps, à obtenir quelques jours de congé et un peu d'argent, pour nous permettre de courtes escapades près de M. Noica. Il nous attendait avec une bonne humeur paternelle, nous faisait un programme rigoureux de promenades, de lectures et de conversations ("trismeron" s'il y avait trois jours, "hexameron" s'il y en avait six), nous invitait à raconter nos projets et nous lisait des extraits de sa "production" la plus récente.
Nous dînions extatiques à la cantine forestière, buvions, le soir, du thé chaud, dans lequel il nous enseignait à ajouter deux ou trois gouttes de țuică et nous oublions les grisaille âcres de "l'actualité" de l'époque. Nous rentrions chez nous pleins de confiance en nous, en notre destin et en nos idées. Il nous semblait, pendant un temps, que tout était possible, que nous réussirions à être nous-mêmes, malgré les circonstances aux odeurs de soufre. M. Noica nous donnait de l'air, du courage et du rythme. Il était notre seule source d'énergie et de sagesse littéraire. Nous partions toujours de Păltiniș émerveillés qu'un tel personnage existe, que nous avons eu la chance de le rencontrer et qu'il est possible de vivre à un niveau suprême dans une indigence matérielle scandaleuse : les 11 degrés dans sa chambre (en hiver) nous exaspéraient, la couleur rouge-violette de ses mains semi-engourdies, l'évier sans évacuation dans lequel il se lavait (en fait, une improvisation de casseroles et de bassines) et le froid pénétrant de la salle de bain au rez-de-chaussée de la cabane, que, par esprit d'économie, il ne nous laissait pas réchauffer avec un quelconque chauffage électrique de fortune. Nous n'arrivions pas à croire qu'un homme comme lui, "manipulé" par des livres et de l'espoir, ait dû purger dix ans de résidence obligatoire et cinq de prison. Ce fut la grande rencontre de notre jeunesse, la grande occasion, le miracle tendre d'une communion infiniment constructive.
Il a fallu que je traverse une révolution, que je savoure les bénéfices de la liberté et de la démocratie, pour découvrir – de la part de toutes sortes de publicistes "réalistes" et de combattants – que notre expérience de Păltiniș (et, en fait, pas seulement la nôtre) était un faux, une forme de manipulation, une manœuvre crypto-communiste, organisée par la Securitate pour anesthésier le sens civique de la population. On dirait que, sans Păltiniș, nous aurions renversé Ceaușescu vingt ans plus tôt.
Tout un tas de justiciers névrotiques, de scandaleux, d'informateurs récipiendaires ou d'ignorants tout simplement travaillent assidûment à la réécriture de l'histoire. Noica a été un "gourou" du communisme, un collaborateur assidu, un propagandiste rusé. Les disciples sont eux aussi suspects. À mon sujet, par exemple, j'apprends que j'ai été tour à tour un dénonciateur de bas étage, un agent soviétique, un exponent de la section allemande du KGB. Le "Tescaniul" a également été un arrangement subtil, destiné à me propulser au sommet, après que j'aurai préparé la révolution lors de réunions secrètes avec Iliescu et Măgureanu. Plus récemment, on me dit qu'un ancien journal dirigé par un ancien journaliste (aidé par un ancien poète) "révèle", par la plume d'un ancien général de la Securitate, que Păltiniș était une petite cellule des services anglais. La bibliographie pour Platon et Heidegger nous venait directement du British Intelligence. Si c'est ainsi que les choses se passent, il est incroyable combien peu ils ont investi en nous, les "patrons", et avec quels résultats modestes. James Bond se lavant dans une bassine et dormant à 11 degrés Celsius ! Quelle décadence !
Toute cette équipe de profanateurs professionnels travaille, de mon point de vue, en vain. Personne ne me retirera de mon cœur les neiges de Păltiniș, le mélange de pauvreté et d'exaltation des rencontres là-bas, l'expérience de bonté et de noblesse que l'esprit de cet endroit a rendue possible. Personne. Et encore moins quelques vauriens, qui ont fait de la salissure de la neige leur métier...
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