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L'économie de l'Europe centrale et de l'Est se trouve face à une nouvelle frontière. Pas une frontière géographique. Pas une frontière politique. Mais – appelons-la – une "frontière de la productivité". La traversée de celle-ci décidera si l'Europe de l'Est conservera uniquement les gains des dernières décennies ou si elle deviendra l'un des principaux moteurs de croissance de l'économie européenne dans la prochaine génération. Et ce n'est pas seulement une histoire régionale. C'est l'expression d'une transformation profonde de l'économie mondiale.
Tout modèle de développement qui réussit finit, tôt ou tard, par créer les conditions de son propre dépassement. L'essor économique de l'Europe centrale et de l'Est s'est appuyé pendant plus de trois décennies sur une formule remarquablement efficace : une main-d'œuvre bien formée, mais relativement bon marché, combinée à des investissements, de la technologie et un accès aux marchés occidentaux. Le résultat a été l'un des processus de convergence économique les plus spectaculaires de l'histoire récente de l'Europe. Les usines se sont multipliées, les exportations ont fleuri, les revenus ont augmenté, et des millions de personnes ont rejoint la classe moyenne européenne.
À l'ère de la mondialisation, la compétitivité était définie presque exclusivement par les coûts. Les entreprises ont fragmenté leurs chaînes de production à l'échelle mondiale, déplaçant les usines là où la main-d'œuvre était moins chère et la logistique plus efficace. La géographie semblait avoir été vaincue par l'économie. Ce monde touche à sa fin.
La fragmentation géopolitique, l'accélération technologique, les changements démographiques et le retour des politiques industrielles protectionnistes modifient radicalement les critères selon lesquels les décisions d'investissement sont prises. La résilience commence à peser autant que l'efficacité. La confiance devient aussi importante, voire plus, que le prix. L'intelligence artificielle réécrit les avantages compétitifs. Et la sécurité économique devient, de plus en plus clairement, une composante de la sécurité nationale.
Dans ce nouveau contexte, la productivité devient la véritable monnaie de la compétitivité. La frontière de la productivité ne représente pas seulement une nouvelle étape de développement économique. Elle exprime un changement de paradigme. L'ancien modèle récompensait les économies capables d'offrir des coûts plus bas. Le modèle qui se dessine récompense les économies capables de créer plus de valeur. Et la différence est fondamentale. La productivité est souvent confondue avec l'idée simpliste que les gens doivent travailler plus dans la même unité de temps. En réalité, elle mesure la capacité d'une économie à combiner intelligemment le capital humain, la technologie, les investissements et la qualité des institutions pour générer plus de valeur ajoutée supérieure. La productivité est, en dernière instance, l'expression de l'intelligence organisationnelle d'une société, et non de l'effort individuel. C'est pourquoi les économies développées réussissent à soutenir simultanément des salaires élevés et une compétitivité internationale. Elles produisent plus de valeur pour chaque heure travaillée.
L'objectif n'est donc plus une main-d'œuvre bon marché. L'objectif est "une main-d'œuvre productive". L'Europe de l'Est se trouve exactement à ce moment charnière. Le modèle de convergence, qui a intégré la région dans les grandes chaînes de valeur européennes, atteint sa maturité. Les marchés du travail sont de plus en plus tendus. Les salaires continuent de se rapprocher des niveaux occidentaux. Le vieillissement de la population et l'émigration réduisent la disponibilité de la main-d'œuvre dans presque tous les États de la région. L'équation économique change. La croissance économique ne pourra plus être obtenue par une simple augmentation du nombre d'employés. Elle dépendra de plus en plus de la capacité de chaque employé à générer plus de valeur.
C'est l'essence de la "frontière de la productivité". Et cette frontière ne peut pas être franchie par des salaires bas ou des impôts réduits. Elle nécessite une transformation profonde des institutions et de la manière dont l'économie fonctionne. Les systèmes éducatifs doivent former des personnes adaptables, pas seulement des diplômés. Les universités doivent devenir des partenaires de l'innovation, pas de simples îles académiques. L'infrastructure numérique devient aussi importante que l'infrastructure routière ou ferroviaire. L'administration publique doit devenir un accélérateur de la productivité, pas un frein bureaucratique. Et les investissements dans la recherche, le développement et l'innovation ne doivent plus être un luxe budgétaire, mais une condition de la compétitivité.
L'intelligence artificielle illustre peut-être le mieux ce changement. Les révolutions industrielles précédentes ont favorisé les économies capables de mobiliser une main-d'œuvre bon marché à grande échelle. L'intelligence artificielle favorise les économies capables d'intégrer la connaissance, les données, les logiciels et la gestion performante dans tous les secteurs de l'économie. L'avantage compétitif se déplace ainsi de l'intensité du travail vers l'intensité de la connaissance.
Pour l'Europe de l'Est, ce changement représente plutôt une opportunité qu'une menace. La région dispose déjà d'une base industrielle solide, de traditions d'ingénierie, d'un accès au marché unique européen et d'une position géopolitique que peu d'économies émergentes peuvent reproduire. Mais l'avantage compétitif de la prochaine décennie dépendra de la rapidité avec laquelle les entreprises adopteront les nouvelles technologies, automatiseront les processus, amélioreront la gestion et construiront des écosystèmes d'innovation.
La Roumanie illustre parfaitement cette transition. Au cours des deux dernières décennies, l'intégration européenne a accéléré de manière spectaculaire la convergence économique. Mais l'étape suivante exige un autre modèle de développement. Les investissements dans l'éducation, la transformation numérique, l'infrastructure énergétique, la recherche et la qualité des institutions ne représentent plus de simples dépenses publiques. Ce sont des investissements stratégiques dans la productivité future de l'économie. Et c'est ici que se joue le véritable enjeu. La productivité n'est plus seulement un indicateur économique ; elle devient une ressource stratégique. Les pays qui augmentent constamment leur productivité accumulent plus rapidement du capital, attirent des investissements à forte valeur ajoutée, et renforcent leur capacité fiscale, peuvent financer des systèmes modernes de défense et deviennent plus résilients face aux chocs externes.
Dans l'économie du XXIe siècle, la productivité commence à être une expression de la puissance nationale. Cette observation ne se limite pas aux frontières de l'Europe de l'Est. L'ensemble de l'Union européenne est confronté au vieillissement de la population, à une concurrence technologique féroce et à une compétition géoéconomique de plus en plus intense avec les États-Unis et la Chine. L'avenir de la compétitivité européenne ne dépendra pas du nombre d'employés, mais de la capacité du continent à produire plus de valeur par chaque employé. Dans cette perspective, l'Europe de l'Est n'est plus l'atelier bon marché de l'Europe. Mais elle peut devenir le laboratoire européen de la productivité dans le nouveau paradigme économique. Le succès de la région ne dépendra pas de la conservation des avantages compétitifs du passé, mais du courage de construire les avantages compétitifs de l'avenir. L'histoire favorise ceux qui comprennent quand une frontière économique a été atteinte et quand une autre commence à s'ouvrir.
Au cours des trois dernières décennies, l'Europe de l'Est a réussi à rivaliser sur la frontière du coût du travail. Les trois prochaines décennies seront gagnées sur la "frontière de la productivité" : ceux qui la traverseront en premier écriront le prochain chapitre de l'économie européenne.
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