La Grande Chambre de la Cour européenne des droits de l'homme a constaté des violations graves de la liberté, du droit à un procès équitable, de la liberté d'expression et d'association dans le cas de l'activiste turc Osman Kavala, incarcéré sans interruption depuis 2017. La Cour déclare que la Turquie doit le libérer le plus rapidement possible et éliminer les conséquences de sa condamnation à la réclusion à perpétuité aggravée.
La Grande Chambre de la Cour européenne des droits de l'homme a demandé à la Turquie de libérer Osman Kavala dans les plus brefs délais et d'éliminer les conséquences de sa condamnation, après avoir constaté, par 15 voix contre 2, de multiples violations de la Convention européenne des droits de l'homme. La Cour a décidé que sa détention était arbitraire, que le procès pénal avait été affecté par de graves déficiences concernant l'indépendance et l'impartialité des tribunaux et que les mesures prises contre lui visaient principalement à punir et à réduire au silence un défenseur des droits de l'homme.
En résumé
1. La Grande Chambre de la CEDH a constaté une violation de la liberté d'expression, de la liberté d'association, du droit à la liberté, du droit à un procès équitable et de l'interdiction d'utiliser des restrictions sur les droits à d'autres fins que celles permises par la Convention.
2. La Cour a décidé que la Turquie doit libérer Osman Kavala le plus rapidement possible et adopter des mesures pour éliminer les conséquences de sa condamnation, qui doit être considérée comme nulle au regard de la Convention.
3. Kavala est privé de liberté sans interruption depuis le 18 octobre 2017 et a été condamné en 2022 à la réclusion à perpétuité aggravée pour des accusations liées aux manifestations de Gezi Park.
4. La CEDH a conclu que la procédure pénale représentait un "flagrant déni de justice" et que les mesures contre Kavala visaient à le punir pour son rôle dans les manifestations de Gezi et pour les opinions exprimées en tant que défenseur des droits de l'homme.
5. L'arrêt de la Grande Chambre est définitif, et son exécution sera supervisée par le Comité des Ministres du Conseil de l'Europe.
Osman Kavala, homme d'affaires et défenseur des droits de l'homme connu pour son implication dans des organisations non gouvernementales et des initiatives concernant la culture, la réconciliation historique, l'environnement et la société civile, est en détention depuis octobre 2017. Il a été initialement suspecté en lien avec les manifestations de Gezi Park en 2013 et la tentative de coup d'État de juillet 2016, les autorités turques affirmant qu'il aurait tenté de renverser le gouvernement et l'ordre constitutionnel.
En avril 2022, le tribunal pénal n° 13 d'Istanbul l'a condamné pour des accusations liées à Gezi Park à la réclusion à perpétuité aggravée et a ordonné son maintien en détention. La décision a été confirmée par la cour d'appel en décembre 2022 et par la Cour de cassation en septembre 2023.
La nouvelle décision de Strasbourg concerne les événements survenus après la première décision de la CEDH en 2019 et confirme les conclusions déjà formulées par la Cour dans deux décisions antérieures. En décembre 2019, la CEDH avait constaté que les soupçons justifiant l'arrestation initiale et la détention continue n'étaient pas raisonnables et avait demandé sa libération.
Après que la Turquie n'a pas exécuté cette décision, le Comité des Ministres du Conseil de l'Europe a déclenché une procédure spéciale concernant le non-respect d'une décision de la CEDH. En juillet 2022, la Cour a conclu que la Turquie n'avait pas rempli son obligation de respecter la décision antérieure.
Le cas maintenant tranché par la Grande Chambre analyse ce qui s'est passé après ces décisions et si la nouvelle condamnation et la poursuite de la détention pouvaient être considérées comme compatibles avec la Convention.
En ce qui concerne la liberté d'expression et la liberté de réunion et d'association, la Cour a examiné les activités pour lesquelles Kavala avait été accusé et a conclu que la participation au débat public, le soutien aux initiatives de la société civile, les activités de plaidoyer et le soutien aux manifestations pacifiques de Gezi Park entraient dans le champ des droits protégés par la Convention.
Les tribunaux turcs ont cependant traité ces activités comme des éléments d'un crime extrêmement grave sans démontrer la participation directe de Kavala aux actes de violence commis par d'autres. La CEDH a considéré que la responsabilité pénale imposée dans ces conditions était manifestement disproportionnée et arbitraire.
La Cour a également constaté que le droit pénal turc avait été interprété de manière imprévisible, étendant le champ d'application des infractions au-delà des limites qui auraient permis à une personne de prévoir les conséquences juridiques de son comportement. Pour cette raison, la condamnation pour des activités liées à l'expression et à la participation civique ne fournissait pas la protection minimale contre les interventions arbitraires requises par la Convention.
En ce qui concerne le procès équitable, la Grande Chambre a identifié de graves déficiences tant dans la manière dont la procédure s'est déroulée que dans ce qui concerne l'indépendance et l'impartialité des tribunaux. La condamnation s'est fondée, selon la Cour, en grande partie sur des inférences contextuelles et insuffisamment individualisées, au lieu d'une démonstration directe de la responsabilité de Kavala pour les faits pour lesquels il a été condamné.
La CEDH a placé ces problèmes dans un contexte plus large concernant le fonctionnement du système judiciaire en Turquie. La Cour a déclaré qu'il existait des déficiences structurelles qui affectent les garanties d'indépendance et d'impartialité et peuvent faciliter l'influence directe ou indirecte du pouvoir exécutif sur certaines décisions judiciaires, en particulier dans des affaires ayant une dimension politique sensible.
Ces constatations ont conduit à la conclusion que l'essence même du droit de Kavala à un procès équitable avait été affectée.
La Grande Chambre a également tiré une conclusion tout aussi sévère concernant la détention. L'ensemble de la période de privation de liberté après la décision de décembre 2019 a été considérée comme arbitraire, car elle ne reposait pas sur des motifs raisonnables visant à poursuivre l'un des objectifs légitimes reconnus par la Convention.
La Cour a également constaté que les autorités avaient agi de mauvaise foi, cherchant d'autres motifs pour maintenir la détention et pour éviter les effets de la décision antérieure. Même l'exécution de la peine prononcée ultérieurement ne pouvait transformer la détention en une détention légitime, car la condamnation était le résultat d'une procédure que la CEDH a qualifiée de déni flagrant de justice.
Une des constatations les plus importantes concerne l'article 18 de la Convention, qui interdit aux États d'utiliser les restrictions permises sur les droits à d'autres fins que celles pour lesquelles elles ont été prévues. La Cour a conclu que les procédures pénales, la détention et la condamnation étaient motivées principalement par un but caché.
Selon la Grande Chambre, ce but était de punir Kavala pour son rôle dans les manifestations de Gezi Park et pour l'expression de ses opinions en tant que défenseur des droits de l'homme et de le réduire au silence. Le fait que la détention ait continué malgré un acquittement prononcé antérieurement au niveau national et deux décisions contraignantes de la CEDH a été considéré comme une provocation particulièrement grave aux garanties essentielles de l'État de droit.
La Cour a constaté séparément une violation de l'article 3 de la Convention, qui interdit les traitements inhumains ou dégradants. Le problème était la condamnation à la réclusion à perpétuité aggravée sans l'existence d'un mécanisme de révision permettant la perspective de libération.
La CEDH a établi qu'une telle peine, sans possibilité de révision, est incompatible avec la Convention.
La conséquence juridique la plus importante de l'arrêt concerne les mesures que la Turquie doit prendre maintenant. La Grande Chambre a déclaré que le maintien de Kavala en détention après la nouvelle décision représenterait la poursuite des violations déjà constatées, en particulier du droit à la liberté.
La Turquie doit donc garantir sa libération dans les plus brefs délais. Cette formulation est contraignante dans le cadre de l'article 46 de la Convention, qui exige des États qu'ils exécutent les décisions définitives de la Cour.
La Grande Chambre est allée cependant au-delà de la simple demande de libération. La Turquie doit adopter le plus rapidement possible toutes les mesures appropriées pour éliminer les conséquences de la condamnation et pour remédier effectivement aux violations.
La Cour précise dans le résumé de l'arrêt que, du point de vue de la Convention, la condamnation pénale doit être considérée comme nulle. Cela ne signifie pas que la CEDH annule formellement une décision d'un tribunal national par le mécanisme du droit turc, mais établit l'obligation de l'État d'éliminer ses effets afin que les violations de la Convention cessent effectivement.
La Cour a également insisté sur l'exécution des décisions de la Cour constitutionnelle de Turquie. Le non-respect de celles-ci peut, selon la CEDH, compromettre l'efficacité du mécanisme interne de recours individuel et peut également miner l'ordre constitutionnel en privant les personnes de l'application concrète des droits reconnus.
L'arrêt a une dimension plus large que la situation individuelle de Kavala. La Grande Chambre déclare que le dossier illustre un problème systémique et le place dans un contexte marqué par la détention et la poursuite pénale des opposants politiques, des défenseurs des droits de l'homme et des journalistes sur la base d'infractions interprétées de manière très large.
Cette constatation rend le dossier pertinent également pour une évaluation plus large de l'État de droit en Turquie. La Cour ne tire pas de conclusion générale selon laquelle toutes les procédures judiciaires turques manquent d'indépendance, mais identifie des déficiences structurelles qui peuvent affecter en particulier les affaires ayant une dimension politique.
L'arrêt est définitif car il a été prononcé par la Grande Chambre, composée de 17 juges. Le résultat concernant les principales violations et les mesures demandées à la Turquie a été adopté par 15 voix contre 2.
La CEDH a accordé à Kavala 70 000 euros pour préjudice moral et 43 342,57 euros pour frais de justice. Deux juges ont formulé des opinions séparées en désaccord avec la majorité.
L'exécution de l'arrêt sera supervisée par le Comité des Ministres du Conseil de l'Europe. C'est l'organisme qui surveille si les États ont pris les mesures individuelles et générales nécessaires pour respecter les décisions définitives de la CEDH.
Dans le cas de Kavala, ce mécanisme revêt une importance particulière car la procédure de non-exécution d'une décision a déjà été utilisée auparavant. La nouvelle décision de la Grande Chambre confirme que les mesures prises par la Turquie après la première décision n'ont pas éliminé les violations, mais ont continué une situation que la Cour a jugée incompatible avec la Convention.
Osman Kavala est en détention sans interruption depuis le 18 octobre 2017. La CEDH a demandé pour la première fois sa libération dans l'arrêt de décembre 2019, et en 2022, elle a constaté, dans une procédure spéciale d'infraction, que la Turquie n'avait pas exécuté cette décision.
La condamnation à la réclusion à perpétuité aggravée a été prononcée en avril 2022 en lien avec les manifestations de Gezi Park et est devenue définitive après les décisions de la cour d'appel et de la Cour de cassation.
L'arrêt de la Grande Chambre du 25 août 2026 est définitif et établit à la fois la libération dans les plus brefs délais possibles et l'élimination des conséquences de la condamnation. La Cour considère que le dossier met également en évidence des problèmes structurels concernant l'indépendance et l'impartialité du système judiciaire dans des affaires politiquement sensibles.
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