Stefan Lehne, chercheur senior à Carnegie Europe, avertit que la future stratégie européenne de sécurité sera construite autour des risques créés par la rupture entre les États-Unis et l'Europe, mais évitera de nommer directement le problème : Donald Trump et l'incertitude concernant l'engagement américain envers la sécurité européenne. L'analyse soutient que cette prudence politique pourrait affaiblir la capacité des dirigeants européens à convaincre le public d'accepter l'augmentation des dépenses de défense.
L'Union européenne prépare une nouvelle stratégie de sécurité, mais risque d'éviter exactement le problème qui justifie le document : la détérioration des relations avec les États-Unis sous Donald Trump et la peur que Washington ne garantisse plus la sécurité de l'Europe comme il l'a fait par le passé. L'avertissement vient de Stefan Lehne, chercheur senior à Carnegie Europe, dans une analyse publiée par le Carnegie Endowment for International Peace.
En résumé
1. Stefan Lehne soutient que la nouvelle stratégie européenne de sécurité tentera de réduire les risques créés par la rupture entre les États-Unis et l'Europe, mais évitera de nommer directement Donald Trump.
2. L'analyse indique que la principale préoccupation des dirigeants européens est que Washington pourrait ne plus respecter ses engagements en vertu du traité de l'OTAN.
3. Lehne avertit que les dirigeants européens restent divisés entre ceux qui s'éloignent de l'administration américaine et ceux qui croient que l'accommodement avec Trump reste nécessaire pour la sécurité nationale.
4. L'auteur soutient que le déni officiel de la crise transatlantique rendra plus difficile de justifier l'augmentation des dépenses de défense face aux citoyens européens.
5. L'analyse propose que la stratégie avance au moins dans trois directions : une meilleure gouvernance, une flexibilité sans fragmentation et la réforme de l'architecture de la politique étrangère de l'Union.
L'analyse de Stefan Lehne part d'une contradiction politique. La nouvelle stratégie européenne de sécurité sera, en essence, sur la manière dont l'Union européenne peut réduire les risques créés par l'éloignement des États-Unis de l'Europe. Cependant, selon l'auteur, le document dira très peu sur ce problème, car les institutions européennes et les États membres ne souhaitent pas reconnaître publiquement la profondeur de la crise transatlantique.
Lehne écrit que les politiques hostiles du second mandat de Donald Trump envers l'Europe sont la seule évolution géopolitique qui justifierait la rédaction d'une nouvelle stratégie. Cependant, les Européens éviteront de le mentionner, tout comme les personnages de Harry Potter évitaient de prononcer le nom de Voldemort, écrit l'auteur.
Le problème le plus sérieux est lié à l'OTAN. L'analyse montre que la principale peur des dirigeants européens, à savoir que Washington ne respectera plus ses engagements en vertu du traité de l'OTAN, sera très peu mentionnée, bien qu'elle devienne rapidement un risque central de sécurité pour le continent.
Ce silence a des explications politiques. Certains acteurs européens craignent qu'une référence publique au retrait ou au désengagement des États-Unis de la sécurité européenne puisse provoquer la colère de Trump et transformer le risque en une prophétie auto-réalisatrice. En même temps, les dirigeants européens sont divisés entre ceux qui s'éloignent ouvertement de l'administration américaine actuelle et ceux qui croient que l'accommodement avec Trump, presque à tout prix, reste essentiel pour la sécurité nationale.
Lehne contraste la prudence européenne avec le ton de la stratégie américaine de sécurité nationale de novembre 2025. Selon l'analyse, le document américain contient des attaques sévères contre l'Europe, accuse l'Union européenne de saper la liberté politique, avertit d'une "décivilisation" causée par des politiques migratoires irresponsables et promet de coopérer avec des partis "patriotiques" pour aider l'Europe à corriger sa direction.
L'auteur note que les dirigeants européens ont, à leur tour, des opinions sur la direction actuelle des États-Unis, mais ne les formuleraient pas dans un document stratégique officiel. Cette asymétrie politique est l'un des problèmes de fond : Washington critique ouvertement l'Europe, tandis que l'Europe essaie d'adapter sa sécurité au changement américain sans dire publiquement quelle est la véritable cause.
Lehne rappelle également le choc lié au Groenland, ainsi que le nouveau flot de rhétorique hostile américaine dans le contexte de la guerre en Iran. À son avis, les dirigeants européens restent collectivement incapables de dire les choses comme elles sont, bien que cette clarté soit nécessaire pour construire une véritable autonomie.
Le coût politique de cette prudence est important. Si les dirigeants européens ne reconnaissent pas officiellement l'état réel des relations transatlantiques, il leur sera plus difficile de convaincre les citoyens qu'ils doivent supporter le coût d'une augmentation majeure des dépenses de défense. La défense européenne a besoin d'argent, d'industrie, de technologie, de capacités militaires et de résilience, mais tout cela nécessite un soutien public.
L'analyse ne soutient pas que la stratégie européenne sera inutile. Lehne reconnaît que le document inclura des thèmes essentiels : le développement des capacités de défense et de technologie, la réduction des dépendances asymétriques, le renforcement de la résilience européenne, la protection des chaînes d'approvisionnement et des infrastructures, le soutien à l'Ukraine et l'avancement du processus d'élargissement.
Cependant, l'auteur observe que ces thèmes sont déjà présents depuis des années dans le débat européen et dans de nombreux documents stratégiques. Si la nouvelle stratégie veut vraiment compter, elle doit apporter quelque chose de plus.
La première contribution possible est la gouvernance. Lehne soutient que les défis de sécurité sont aujourd'hui trop souvent traités de manière fragmentée, dans des silos institutionnels et politiques. L'Union a de nombreux outils, mais ne les mobilise pas et ne les coordonne pas toujours efficacement. Une stratégie utile devrait montrer comment l'UE peut mieux combiner ces outils face à des menaces multiples.
Lier la stratégie au futur cadre financier pluriannuel est, selon lui, un élément positif. Une stratégie sans argent reste une déclaration d'intention. Si l'Union veut construire une défense, une technologie, une résilience et une autonomie, les objectifs politiques doivent être directement connectés aux ressources budgétaires.
La deuxième contribution possible est la flexibilité. Dans un monde géopolitique fragmenté, tout ne peut pas être fait par l'Union européenne dans son ensemble. Certaines initiatives viendront de groupes d'États membres ou de coopérations différenciées avec des partenaires internationaux. Le problème est que ces formules flexibles ne doivent pas créer de divisions et de ressentiments entre les États membres.
Lehne appelle à une formule qui permette une flexibilité sans perdre la cohérence européenne. En d'autres termes, les États qui souhaitent avancer plus rapidement dans certains domaines de sécurité doivent pouvoir le faire, mais dans un cadre qui reste ancré dans l'Union et ne la fragmente pas.
La troisième contribution possible est la réforme de la politique étrangère européenne. L'auteur dit que les structures actuelles de la politique étrangère de l'Union ne sont pas adaptées à la nouvelle situation internationale. La réforme des traités reste difficile, mais il existe des mesures possibles dans le cadre juridique actuel.
Lehne rappelle des propositions telles que la création d'un Conseil européen de sécurité ou la fusion entre le Service européen pour l'action extérieure et la Commission. Il ne demande pas que la stratégie offre un plan complet de réforme institutionnelle, mais dit qu'elle pourrait déclencher un processus et offrir une direction.
En conclusion, l'analyse de Carnegie Europe dit que la nouvelle stratégie peut être utile si elle apporte des progrès en matière de gouvernance, de flexibilité et de réforme institutionnelle. Mais le principal vide restera : l'absence d'une reconnaissance publique commune de l'état réel des relations transatlantiques.
Lehne avertit que ce silence continuera à freiner le progrès de l'Union européenne vers une véritable autonomie. En même temps, il suggère que Donald Trump et les gens de son administration continueront à démontrer la profondeur du problème et pourraient, à l'avenir, obliger les dirigeants européens à tirer les conclusions nécessaires.
Le texte de Carnegie Europe apparaît à un moment où l'Union européenne essaie de transformer la discussion sur la sécurité en une architecture plus concrète de défense, de résilience, d'industrie et d'autonomie stratégique. L'analyse de Lehne ajoute un avertissement politique : l'Europe peut construire de nouveaux outils, mais elle restera limitée si elle refuse d'expliquer publiquement pourquoi elle en a besoin.
Pour le lecteur européen, la question est simple. Si les États-Unis ne sont plus une garantie aussi sûre pour la sécurité du continent, l'Europe doit changer son niveau d'ambition. Mais ce changement ne peut pas être construit uniquement par un langage diplomatique prudent. Il a besoin d'honnêteté politique, de ressources et de réformes institutionnelles pour transformer l'autonomie européenne d'un slogan en une capacité réelle.
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