La Cour de justice de l'Union européenne a établi que les autorités ne peuvent pas ordonner le renvoi d'un citoyen d'un pays tiers qui élève des enfants citoyens européens sans analyser les effets sur la vie familiale, l'intérêt supérieur des enfants et leur dépendance à l'égard des parents. Une évaluation non motivée des services de sécurité n'est pas suffisante, et la personne concernée doit pouvoir connaître au moins l'essence des motifs utilisés contre elle et les contester effectivement.
Un État membre ne peut expulser un citoyen d'un pays tiers qui élève des enfants citoyens européens simplement parce qu'un service de sécurité le considère comme un risque, sans lui expliquer les raisons et sans analyser la situation familiale. La Cour de justice de l'Union européenne a établi dans l'affaire Bukla que les autorités doivent vérifier les conséquences du renvoi sur les enfants mineurs, leur relation de dépendance vis-à-vis des parents et la proportionnalité de la mesure.
La décision a été prononcée le 16 juillet par la troisième chambre et lue publiquement par Koen Lenaerts, président de la Cour de justice. L'affaire concerne un ancien footballeur professionnel d'un pays tiers, établi en Hongrie depuis 2005, qui vit avec sa partenaire hongroise et leurs deux enfants, tous deux citoyens hongrois.
En résumé
Les autorités doivent analyser la vie familiale, l'intérêt supérieur des enfants et la relation de dépendance entre ceux-ci et le parent concerné avant d'adopter une décision de renvoi.
Un avis secret et non motivé d'une autorité de sécurité ne peut pas obliger automatiquement la police des étrangers à expulser une personne sans une évaluation individuelle et un contrôle de la proportionnalité.
La personne concernée doit connaître au moins l'essence des motifs sur lesquels se fonde le renvoi et l'interdiction d'entrée, même si certaines informations restent classées.
L'accès d'un procureur au dossier secret ne remplace pas le droit de la personne de connaître les accusations essentielles et de répondre dans la procédure administrative ou devant le tribunal.
Un tribunal national doit laisser inappliquée l'interprétation obligatoire d'un tribunal supérieur si celle-ci contredit le droit de l'UE, tel qu'interprété par la Cour de justice.
L'affaire a commencé après que PQ, le nom fictif utilisé par la Cour, a demandé en 2020 un permis de séjour en Hongrie sur la base de sa situation familiale. Il était entré légalement dans le pays en 2005 en tant que footballeur professionnel et vivait depuis plusieurs années avec sa partenaire hongroise. Les deux enfants du couple ont la nationalité hongroise, et le père exerce conjointement avec la mère l'autorité parentale et s'occupe d'eux de manière constante.
Le bureau hongrois de la protection de la Constitution a estimé, dans un avis non motivé basé sur des informations classées, que sa présence affectait la sécurité nationale. L'autorité des étrangers a rejeté la demande de séjour et a ensuite émis une décision de renvoi, accompagnée d'une interdiction d'entrée et de séjour de dix ans.
Selon les règles appliquées en Hongrie, l'autorité des étrangers était obligée de suivre la conclusion du service de sécurité et ne pouvait pas analyser indépendamment la situation personnelle de l'homme. Ni la personne concernée, ni l'autorité ayant pris la décision n'ont eu accès aux motifs concrets sur lesquels se fondait l'évaluation de sécurité.
La Cour de justice a établi que l'existence d'un motif de sécurité nationale n'exclut pas l'obligation d'une analyse individuelle. Les autorités doivent vérifier si la personne représente une menace réelle, actuelle et suffisamment grave et mettre cette évaluation en balance avec le droit à la vie familiale, la situation des enfants et les effets concrets de l'expulsion.
Lorsque le parent d'un pays tiers a une relation de dépendance avec un enfant citoyen de l'Union, son renvoi peut en fait obliger l'enfant à quitter le territoire de l'UE. Dans une telle situation, le parent peut avoir un droit dérivé de séjour sur la base de la citoyenneté européenne de l'enfant, même s'il n'a jamais exercé sa liberté de circulation dans un autre État membre.
Les autorités ne sont pas tenues d'examiner d'initiative chaque relation de dépendance possible dans toutes les procédures. Elles doivent cependant effectuer les vérifications nécessaires lorsqu'elles connaissent l'existence de liens familiaux et disposent d'informations indiquant que le renvoi pourrait affecter un enfant citoyen de l'Union.
Cette obligation s'applique également lorsque la personne n'a pas explicitement invoqué le droit dérivé de séjour à l'étape administrative. Si les liens familiaux étaient connus des autorités, elles ne peuvent pas éviter d'examiner la situation simplement parce que l'argument juridique a été formulé pour la première fois devant le tribunal.
Le juge doit également pouvoir prendre en compte les informations apparues après l'adoption de la décision administrative. Une décision antérieure refusant le séjour n'exclut pas une nouvelle évaluation dans la procédure de renvoi, surtout si un temps significatif s'est écoulé entre les deux décisions ou si la situation familiale a changé.
La Cour a également rejeté le système dans lequel la police des étrangers applique automatiquement un avis non motivé d'un service de sécurité. Un tel avis ne peut être obligatoire que si l'autorité spécialisée analyse toutes les circonstances pertinentes, respecte la proportionnalité et fournit une motivation suffisante pour que la décision puisse être contrôlée.
Les informations classées peuvent justifier la limitation de l'accès à certaines parties du dossier, surtout si la divulgation mettrait en danger des personnes, des sources ou des méthodes d'enquête. Le secret ne peut cependant pas annuler le droit à la défense. La personne doit connaître au moins l'essence des motifs décisifs, d'une manière qui lui permette de répondre aux accusations.
Dans le cas analysé, ni la personne concernée, ni son avocat ne pouvaient utiliser dans la procédure les informations classées auxquelles ils auraient éventuellement eu accès. La Cour a établi qu'un tel système ne fournit pas une défense effective, car la simple consultation du dossier n'est pas utile si l'information ne peut pas être invoquée devant les autorités ou le tribunal.
Ni l'intervention d'un procureur ayant accès aux documents secrets n'est suffisante. Le procureur n'est pas tenu de suivre la position de la personne concernée et ne peut pas lui communiquer les éléments décisifs, de sorte qu'il ne peut pas remplacer son droit de comprendre les motifs et de formuler sa propre défense.
La Cour a précisé que, dans des cas exceptionnels, l'autorité de sécurité peut même refuser de communiquer l'essence des motifs si cela mettrait en danger de manière directe et spécifique la sécurité nationale. Le tribunal qui examine la décision doit cependant tirer des conséquences du refus de divulgation et ne peut pas confirmer le renvoi sur la base d'éléments que la personne n'a pas pu contester.
Le juge n'est pas tenu de déclassifier lui-même les informations et de permettre l'accès aux documents secrets. Il doit cependant pouvoir vérifier la légalité de la décision et, lorsque les autorités refusent la divulgation, examiner l'affaire uniquement sur la base des motifs et des preuves qui peuvent être utilisés de manière contradictoire.
La décision établit également qu'un tribunal inférieur ne peut pas être contraint de respecter une interprétation d'une cour suprême nationale qu'il considère contraire au droit de l'UE. Le principe de la primauté du droit européen exige du juge qu'il laisse inappliquée la règle interne ou la jurisprudence obligatoire incompatible avec l'interprétation donnée par la Cour de justice.
La Cour n'a pas décidé si PQ doit rester en Hongrie ni s'il représente réellement un risque pour la sécurité nationale. Le tribunal de Szeged doit résoudre le procès, analyser la situation familiale et vérifier si les motifs de sécurité et la procédure utilisée peuvent légalement soutenir le renvoi et l'interdiction d'entrée.
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