Les autorités n’ont pas suffisamment examiné les violences, les enregistrements disponibles et le mobile homophobe des personnes qui ont perturbé la marche du 17 mai 2014. L’arrêt est définitif : la République de Moldova doit verser à l’association Genderdoc-M 4 500 euros pour préjudice moral et 1 274 euros pour frais.
La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a constaté, le 29 octobre 2026, que la République de Moldova n’avait pas enquêté efficacement sur les violences homophobes qui avaient perturbé une marche organisée par l’association Genderdoc-M à Chișinău, le 17 mai 2014. Les autorités ont violé l’interdiction de la discrimination dans l’exercice de la liberté de réunion, en clôturant à plusieurs reprises l’enquête sans clarifier certains éléments de preuve ni le mobile des suspects. L’arrêt est définitif et l’État doit verser à l’association 5 774 euros, plus les éventuels impôts applicables.
En bref
1. La Cour a constaté une violation de l’interdiction de la discrimination en lien avec la liberté de réunion, car l’enquête n’avait pas examiné correctement les violences et le mobile homophobe.
2. La marche du 17 mai 2014 a été perturbée par des menaces et des insultes ; un prêtre a arraché et déchiré un drapeau arc-en-ciel, tandis qu’un autre opposant a bloqué les participants après leur avoir pris une banderole.
3. L’enquête pénale a été clôturée à deux reprises. Les procureurs n’ont pas recherché les enregistrements des médias afin de vérifier les déclarations concernant les violences.
4. La requalification des faits en infractions administratives est intervenue après environ cinq mois, alors que les sanctions ne pouvaient être appliquées que dans un délai de trois mois à compter des incidents.
5. Genderdoc-M reçoit 4 500 euros pour préjudice moral et 1 274 euros pour frais. L’État dispose de trois mois pour effectuer le paiement ; l’arrêt n’établit pas la culpabilité pénale individuelle des opposants à la marche.
La marche « Une année sans discrimination » a été organisée pour marquer la Journée internationale contre l’homophobie. La police et les unités spéciales séparaient les participants de quelques dizaines d’opposants, dont certains scandaient des insultes homophobes et des menaces de violence. Selon l’arrêt, un prêtre identifié par l’initiale C. a arraché un drapeau arc-en-ciel à une organisatrice et l’a déchiré, la frappant ainsi que d’autres participants. Un autre opposant, G., a pris une banderole et a refusé de se déplacer, bloquant la marche. Les participants ont renoncé à la banderole afin de pouvoir continuer, et la police a arrêté G.
L’association a déposé deux plaintes pénales le 26 juin 2014, et l’enquête a été ouverte le 9 juillet. Le procureur l’a clôturée le 27 octobre, estimant que les faits constituaient des infractions administratives et non des infractions pénales. Il a invoqué l’absence de preuves que les suspects avaient agi ensemble et l’absence de constatations médico-légales concernant les blessures. Dans le même temps, il a constaté que le délai de trois mois pour appliquer les sanctions administratives avait expiré.
Le 27 janvier 2015, un juge d’instruction a annulé les décisions des procureurs, au motif que toutes les vérifications nécessaires n’avaient pas été effectuées, notamment concernant une éventuelle action concertée. Après la reprise de l’enquête et l’audition de certains témoins, les procureurs ont de nouveau clôturé le dossier le 20 mars 2015. Genderdoc-M n’a pas contesté cette dernière décision.
Le Gouvernement a soutenu devant la CEDH que l’association ne pouvait pas prétendre être victime de la violation et qu’elle n’avait pas épuisé les voies de recours internes. La Cour a rejeté ces deux objections. Elle a indiqué que l’organisation de l’événement de l’association avait été directement affectée et que celle-ci n’était pas tenue de demander à plusieurs reprises l’annulation de décisions de clôture fondées sur les mêmes motifs, sans remédier aux défaillances de l’enquête.
Les juges européens ont relevé un problème concret dans le raisonnement des procureurs : ceux-ci se sont concentrés sur l’hypothèse dans laquelle deux personnes ou plus bloquent un événement sur la base d’un accord préalable, sans examiner une autre manière de commettre la même infraction, par des violences ne mettant pas en danger la vie ou la santé. Les déclarations des témoins concernant les coups portés n’avaient pas reçu d’explication adéquate, et les décisions des procureurs ne mentionnaient aucune tentative visant à obtenir les images filmées par la presse.
La Cour a également relevé que les deux suspects avaient ouvertement déclaré que leurs actions étaient inspirées par la haine envers les membres de la communauté LGBT. Dans ce contexte, les autorités avaient l’obligation de vérifier l’intention homophobe, et pas seulement d’analyser les incidents comme une perturbation ordinaire de l’ordre public. La clôture répétée du dossier sans examen de cette dimension a contribué au caractère inefficace de l’enquête.
Le retard a eu une conséquence juridique directe. En abandonnant les accusations pénales après environ cinq mois à compter des événements, au profit de sanctions administratives qui se prescrivaient après trois mois, les procureurs ont permis aux suspects d’éviter toute responsabilité, a constaté la Cour. La CEDH a conclu à la violation de l’article 14 de la Convention, qui interdit la discrimination, combiné avec l’article 11, relatif à la liberté de réunion. Elle n’a pas jugé nécessaire d’examiner séparément les autres griefs.
L’arrêt a été rendu dans l’affaire Genderdoc-M c. République de Moldova, requête no 23907/15, par un comité de trois juges de la cinquième section. Les sommes accordées à l’association s’élèvent à 4 500 euros pour préjudice moral et 1 274 euros pour frais, à verser dans un délai de trois mois, en monnaie nationale au taux applicable à la date du paiement, avec les éventuels impôts applicables. À l’expiration du délai, des intérêts seront dus. Ces obligations incombent à l’État ; la CEDH n’a pas prononcé de condamnations pénales contre les personnes qui ont perturbé la marche.
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