Dans une salle de réunion à Bruxelles, pleine de dossiers, d'ordinateurs portables et d'écrans avec des graphiques, les eurodéputés débattent de l'un des sujets les plus techniques, mais aussi les plus sensibles de la politique européenne : le budget commun de l'Union. Pour la plupart des gens, cela semble un exercice bureaucratique à des milliers de kilomètres. En réalité, ces négociations déterminent si une autoroute est construite, si une école reçoit de nouveaux équipements ou si une ferme peut accéder à des fonds pour moderniser sa production. Le Cadre Financier Pluriannuel, le plan sur sept ans qui établit comment l'argent européen est dépensé, ne concerne pas seulement des chiffres mais plutôt les priorités d'une Europe à la croisée des chemins. Combien l'Europe investit-elle dans les personnes et combien dans l'industrie ? Combien va-t-elle vers la compétitivité et combien vers la cohésion ? En fin de compte, c'est une discussion sur quel type d'Europe nous voulons financer.
Le fonctionnement de l'Union européenne et de ses instruments dépend d'un budget solide et bien pensé. Mais comment ce budget est-il construit, qui le décide et quels programmes vise-t-il ?
Le budget européen est un reflet du compromis entre solidarité, compétitivité et autonomie stratégique. L'eurodéputé Victor Negrescu, vice-président de la Commission des budgets (BUDG) du Parlement européen, insiste sur le fait que « le budget européen influence directement la manière dont l'Europe se présentera à l'avenir et indique où l'UE peut apporter une valeur ajoutée. Son impact dépasse la simple allocation de fonds, car il définit les priorités et le modèle de développement de l'Union. »
Qu'est-ce que le budget de l'UE ?
Le budget de l'Union européenne fonctionne comme un instrument commun de financement par lequel les États membres réunissent une partie de leurs ressources pour soutenir des projets et des politiques d'intérêt européen, allant des infrastructures et de l'agriculture à des programmes éducatifs comme Erasmus et des actions externes.
Actuellement, environ 70 % du budget de l'UE provient des contributions nationales basées sur le Revenu National Brut (RNB), 10 % de la TVA, et le reste de ressources traditionnelles, comme les droits de douane.
Le budget de l'UE est planifié, en gros, par le Cadre Financier Pluriannuel (CFM), un accord sur sept ans, négocié des années à l'avance entre les États membres, le Parlement européen et la Commission. Il fixe les plafonds de dépenses et les priorités, dans les limites desquelles les budgets annuels sont ensuite adoptés.
Le mécanisme a été introduit pour la première fois en 1988, par le paquet Delors I, qui a établi les principes actuels de planification budgétaire pluriannuelle.
Pourquoi existe-t-il un budget sur sept ans ?
Le CFM sur sept ans offre stabilité, prévisibilité et planification stratégique. Un budget annuel serait trop volatil pour des projets d'envergure européenne, qui nécessitent des investissements à long terme, tels que les infrastructures, la recherche, l'agriculture ou la numérisation.
La durée de sept ans est aussi un compromis politique : elle permet de s'adapter aux cycles institutionnels du Parlement et de la Commission, mais offre suffisamment de continuité pour mettre en œuvre des programmes complexes comme Horizon Europe ou la Politique Agricole Commune (PAC).
De plus, le CFM offre un cadre stable pour les engagements financiers, permettant aux États membres et aux bénéficiaires (autorités régionales, universités, ONG, etc.) de planifier leurs activités et investissements en toute sécurité.
Comment est financé le budget de l'UE ?
Le budget de l'UE est financé par des ressources propres et doit être équilibré (sans emprunts pour les dépenses courantes). La principale source est la contribution basée sur le Revenu National Brut (RNB) de chaque État membre, complétée par la contribution basée sur la TVA et les ressources traditionnelles (droits de douane sur les importations en dehors de l'UE).
D'autres ressources s'ajoutent, comme la contribution pour les déchets plastiques non recyclés, mais aussi des revenus provenant d'amendes, d'intérêts, de contributions de pays tiers et de soldes annuels. L'Union dispose également d'instruments de flexibilité – des réserves pour des situations d'urgence, comme le Fonds de Solidarité ou la Réserve pour l'Aide Humanitaire, utilisées en cas de crises majeures (énergie, migration, guerre).
Séparément, NextGenerationEU (NGEU), créé pour relancer l'économie européenne après la crise COVID-19, a été financé par des emprunts communs de l'UE sur les marchés internationaux. Ces emprunts seront remboursés d'ici 2058, et les intérêts associés constituent une pression supplémentaire sur les futurs budgets.
Qui décide du budget ?
Le processus budgétaire commence par une proposition de la Commission européenne, qui élabore le projet de budget. Celui-ci est ensuite examiné et négocié par le Conseil et le Parlement européen, qui peuvent le modifier et doivent parvenir à un accord commun pour l'adopter. Les dépenses sont dirigées vers différentes politiques et programmes, tels que la Politique Agricole Commune, les fonds de cohésion, Erasmus+, Horizon Europe ou les mécanismes de soutien externe.
Le budget de l'UE est aussi un terrain de confrontation entre institutions : la Commission propose, le Conseil, dominé par les États contributeurs nets, cherche la prudence fiscale, tandis que le Parlement défend le financement des politiques sociales et de cohésion.
Dans les années 1980, les tensions entre le Parlement européen et le Conseil ont compliqué la procédure budgétaire annuelle, générant des blocages et un écart croissant entre les ressources disponibles et les besoins réels. En réponse, la Communauté européenne, comme elle s'appelait alors, a institué un mécanisme de planification pluriannuelle destiné à rendre le processus budgétaire plus prévisible et efficace, aujourd'hui appelé Cadre Financier Pluriannuel (CFM). Depuis lors, le CFM est devenu la norme.
Pressions sur le CFM actuel
La période 2021–2027 est tout à fait spéciale. Le CFM actuel fait face à de fortes pressions sur les plafonds : l'inflation et les nouveaux besoins apparus après son adoption, le soutien à long terme pour l'Ukraine, la migration, l'énergie et les technologies stratégiques.
Pour la première fois, la dimension géopolitique influence directement les allocations budgétaires, de la défense et de l'énergie au soutien macrofinancier pour l'Ukraine. « La cohésion du bloc communautaire est essentielle pour l'unité de l'Union européenne. Sans cette solidarité européenne, l'UE risque de ne pas pouvoir faire face aux nouveaux défis. Nous avons besoin d'une politique de cohésion intelligente, qui intègre les transformations actuelles et réduise les écarts, tout en renforçant en même temps la compétitivité et la capacité d'adaptation des régions », déclare l'eurodéputé Victor Negrescu, membre de la Commission des budgets du Parlement européen. En parallèle, NextGenerationEU reste un paquet exceptionnel et temporaire de relance post-pandémie, financé par des emprunts de l'UE sur les marchés, dont le pilier central est le Mécanisme de Relance et de Résilience (RRF), mis en œuvre par des plans nationaux avec des jalons et des objectifs.
Avenir du CFM
Le 16 juillet 2025, la Commission européenne a présenté la proposition pour le CFM 2028–2034, un budget plus important (près de 2000 milliards d'euros, ~1,26 % du RNB de l'UE) et plus flexible que l'actuel, conçu comme un plan d'investissement à long terme pour la compétitivité, la sécurité, la prospérité et l'autonomie stratégique. C'est le premier budget européen élaboré dans un contexte de confrontation géopolitique mondiale et de redéfinition du rôle économique de l'Union.
Le nouveau projet marque un changement de paradigme par rapport aux budgets précédents. L'élément clé est la simplification sur le modèle du PNRR : chaque État devrait élaborer des Plans Nationaux ou Régionaux de Partenariat unifiés, qui coagulent la cohésion, la PAC et d'autres instruments (migration, sécurité, environnement), avec des objectifs clairs, des conditionnalités de réforme et le respect de l'état de droit.
L'accent sera mis sur les investissements stratégiques, dans l'industrie, l'énergie propre et les technologies numériques, sous un futur Fonds Européen pour la Compétitivité. En matière de revenus, la Commission propose de nouvelles ressources propres, par exemple des contributions du CBAM (mécanisme d'ajustement aux frontières pour le carbone), une part de l'imposition des grandes entreprises et d'autres sources, pour réduire la pression sur les budgets nationaux et financer les priorités, y compris le remboursement de la dette NGEU.
Cependant, beaucoup de ces ressources sont bloquées politiquement, l'accord de l'OCDE sur l'imposition des multinationales n'ayant pas encore été ratifié par tous les États membres. Comme prévu, les critiques n'ont pas tardé à apparaître. Elles visent la taille et l'architecture du budget, les nouvelles ressources propres difficiles à accepter politiquement, les possibles coupes dans l'agriculture et la cohésion, ainsi que le sous-financement des objectifs climatiques. Les critiques avertissent également que la pression pour le remboursement de la dette NextGenerationEU et le plafonnement des fonds de cohésion pourraient affecter la solidarité européenne, surtout en Europe centrale et orientale.
Le processus est cependant long. Les négociations se déroulent entre le Conseil (les États membres) et le Parlement européen et peuvent durer jusqu'en 2026–2027, pour que le nouveau budget entre en vigueur le 1er janvier 2028. Juridiquement, le Règlement CFM est adopté par le Conseil à l'unanimité, après le consentement du Parlement. Le CFM reste un test majeur de l'équilibre entre solidarité et responsabilité fiscale.
Importance pour la Roumanie
La Roumanie est parmi les principaux bénéficiaires des fonds de cohésion et de la PAC, avec une allocation totale d'environ 46 milliards d'euros dans le CFM actuel, à laquelle s'ajoutent plus de 28 milliards d'euros par le Plan National de Relance et de Résilience (PNRR).
Dans la vision de Victor Negrescu, « la Roumanie doit, en premier lieu, garantir une allocation financière tout aussi consistante que celle dont nous bénéficions actuellement, en termes réels, c'est-à-dire un montant qui augmente au moins avec l'inflation. Nous devons protéger la règle N+3, lutter pour le respect de l'engagement concernant l'augmentation des subventions pour les agriculteurs et maintenir des allocations consistantes pour les régions moins développées. Enfin, il est essentiel que dans les futurs programmes européens, y compris ceux dédiés à la compétitivité, il existe au moins une préallocation nationale pour la Roumanie. »
La position traditionnelle de la Roumanie dans les négociations reste favorable au maintien d'une politique forte de cohésion et d'agriculture, mais le futur budget risque de réorienter les fonds vers la compétitivité et la sécurité. Les autorités roumaines, le Ministère des Finances, le MAE, la Représentation Permanente auprès de l'UE, devront défendre les intérêts nationaux dans le contexte des nouvelles conditionnalités liées aux réformes et au respect de l'état de droit.
https://2eu.brussels/articol/analize/cadrul-financiar-multianual-ratiune-mize-viitor