Vasile Dencu, vice-président de la Commission spéciale du Parlement européen pour le Bouclier européen de la démocratie, répond à l'analyse 2eu sur « l'impossible armée européenne », arguant que la simple constatation de l'impossibilité n'est plus suffisante et que le véritable enjeu est de construire un cadre réaliste de décision et d'action commune, sans transformer l'Union en un État. Lisez la réponse intégrale pour comprendre l'argumentation de l'eurodéputé roumain.
Pourquoi l'armée européenne semble-t-elle impossiblepar Vasile Dencu, eurodéputé
Toute discussion sérieuse sur une armée commence par une définition. Une armée n'est pas une collection d'unités. Ce n'est pas une infrastructure. Une armée est l'instrument par lequel un État exerce le monopole de la force au nom d'une communauté politique. C'est l'endroit où la souveraineté devient un fait. L'armée concentre trois éléments inséparables : la décision politique, le commandement, la disponibilité au sacrifice. Sans ces éléments, la structure devient coopération militaire. Elle devient alliance. Elle devient coordination. Elle ne devient pas armée.
Les États européens conservent le contrôle sur tous les trois éléments. Les parlements décident de l'envoi des troupes. Les gouvernements émettent les ordres. Les citoyens portent le coût politique des pertes. Cette chaîne n'est pas technique, elle est symbolique et constitutionnelle.
L'Union européenne n'a pas été construite pour reprendre cette chaîne. Ses traités délimitent clairement l'espace de décision militaire. La politique de sécurité et de défense reste intergouvernementale. L'exécutif européen ne détient pas de compétence sur l'utilisation de la force. Cette limite n'est pas accidentelle. Elle est délibérée. Une armée suppose un demos. Elle suppose une communauté politique prête à accepter des pertes au nom d'une décision commune. L'Europe n'a pas ce demos. Elle a des espaces publics nationaux. Elle a des mémoires historiques différentes. Elle a des cultures stratégiques divergentes et des traumatismes distincts.
Pour certains États, la menace vient de l'Est. Pour d'autres, du Sud. Pour certains, la guerre est une expérience récente. Pour d'autres, c'est une histoire lointaine. Ces différences ne disparaissent pas par des traités, elles définissent les limites de la solidarité armée.
Le problème de la légitimité apparaît immédiatement. Qui décide de l'envoi d'une force européenne dans un conflit ? Un vote au Conseil ? Un mandat du Parlement européen ? Une décision de la Commission ? Aucune de ces options n'offre de responsabilité politique directe face au citoyen envoyé combattre.
Le Parlement européen ne contrôle pas les armées nationales. La Commission n'a pas de mandat électoral pour des décisions de vie ou de mort. Le Conseil fonctionne par le biais de gouvernements qui rendent des comptes devant leurs propres parlements. Toute décision commune revient inévitablement au niveau national.
Cela explique pourquoi l'idée d'une armée européenne reste un slogan. Elle ignore le cœur du problème. Le monopole de la force n'est pas négociable sans transformer l'Union en un État. Et transformer l'Union en un État suppose une rupture politique que aucun gouvernement n'ose assumer.
L'argument de l'efficacité ne change pas cette réalité. Une armée plus efficace n'est pas automatiquement une armée légitime. La technologie ne remplace pas la décision politique. L'interopérabilité ne remplace pas la loyauté.
Les États peuvent combattre ensemble sans renoncer à leur contrôle. L'Europe le fait déjà. Mais combattre ensemble ne signifie pas décider ensemble de l'utilisation de la force. Cette distinction est essentielle.
C'est pourquoi chaque tentative d'avancer l'idée d'une armée européenne échoue au même point. Quand la discussion arrive au commandement et à la responsabilité, le consensus disparaît. Pas par manque de vision, mais par structure politique.
Même les dirigeants qui parlent d'autonomie stratégique évitent le terme « armée ». Emmanuel Macron a formulé cette prudence explicitement. L'autonomie ne signifie pas transfert de souveraineté. Cela signifie capacité d'action. Cette formulation n'est pas rhétorique. C'est la reconnaissance d'une limite.
En même temps, l'alliance qui assure la sécurité de l'Europe reste l'OTAN. Là, il existe une chaîne de commandement. Il existe des procédures claires. Il existe une dissuasion crédible. Les États acceptent ce cadre précisément parce que la décision finale reste nationale. Chaque gouvernement sait quand et comment il s'engage.
Une armée européenne introduirait de l'ambiguïté là où la sécurité exige de la clarté. Qui est responsable de l'échec ? Qui explique les pertes ? Qui supporte le coût politique ? Sans réponses claires, la structure reste instable.
C'est la réalité à partir de laquelle toute analyse honnête doit partir. L'Europe ne refuse pas une armée par commodité. Elle la refuse parce que l'armée est l'expression ultime de l'État. L'Union n'est pas un État. Elle ne prétend pas l'être. Elle ne dispose pas des instruments nécessaires pour le devenir sans une transformation radicale.
Europe se défend déjà. Mais de manière fragmentée.Vu de loin, l'Europe semble militairement faible. Vu de l'intérieur, l'image est différente. Les États européens dépensent plus. Ils s'armement plus rapidement. Ils se coordonnent plus souvent. La différence apparaît entre l'accumulation de capacités et la capacité de décision.
Après 2022, les dépenses militaires ont augmenté dans presque tous les États membres. Le rythme n'est pas uniforme. Les motivations diffèrent. Le résultat est une militarisation accélérée, mais inégale. Pour l'année 2025, les dépenses de défense des pays de l'UE étaient estimées à atteindre 381 milliards d'euros. Les forces actives estimées en Europe (États européens de l'OTAN) étaient entre environ 2,8 millions et 3,5 millions de militaires, selon la définition de l'inclusion.
L'Europe de l'Est considère la défense comme un problème existentiel. La Pologne consacre plus de 4 % de son PIB. Elle étend ses forces terrestres. Elle construit des réserves. Elle achète rapidement. La logique est défensive et urgente. Les États baltes et la Finlande investissent constamment au-delà du seuil de 2 %. Ils misent sur une mobilisation rapide et une défense territoriale. L'accent est mis sur la résilience, pas sur la projection de force.
L'Europe de l'Ouest a un profil différent. La France conserve la capacité d'intervention extérieure. Elle dispose de chaînes de commandement autonomes. Elle maintient une doctrine d'utilisation de la force testée dans des opérations réelles. Le Royaume-Uni reste un acteur militaire majeur, en dehors de l'Union, mais intégré opérationnellement avec les partenaires européens. L'Allemagne investit massivement, mais rencontre des difficultés dans la transformation des budgets en disponibilité opérationnelle.
Le Sud de l'Europe perçoit d'autres risques. L'instabilité dans le voisinage sud. La migration. La sécurité maritime. Ces États allouent des ressources différemment. Les capacités sont orientées vers le contrôle et la stabilisation, pas vers la dissuasion classique.
Le résultat est une carte militaire fragmentée. L'Europe dispose de nombreuses forces. Elle dispose d'une industrie. Elle dispose de technologies. Elle ne dispose pas d'un centre commun de gravité stratégique.
L'interopérabilité existe. Elle a été construite par l'OTAN. Les procédures communes, les normes techniques, les chaînes de commandement et les exercices récurrents, tout cela fonctionne dans le cadre allié. Des unités européennes combattent et s'entraînent ensemble depuis des années. La brigade franco-allemande. L'intégration des unités néerlandaises dans des structures allemandes. La force amphibie britanno-néerlandaise. Les groupes de combat de l'Est. Ces exemples montrent un fait simple : les armées européennes se connaissent, peuvent opérer ensemble. Le problème n'est pas militaire.
L'Union européenne a choisi un autre rôle. Elle a travaillé sur l'infrastructure. Sur la mobilité. Sur l'industrie. Sur les achats communs. Elle a financé la recherche. Elle a réduit la fragmentation. Elle a créé des dépendances industrielles positives. Tout cela augmente la capacité. Aucune ne résout la décision.
Pour le citoyen, ces efforts sont invisibles. Il n'y a pas de cérémonies. Il n'y a pas de commandants européens connus. Il n'y a pas de symboles. L'Europe investit dans la défense sans le dire clairement. La communication reste technique. Le langage reste neutre.
Cette disparité produit de la confusion. Le public entend que l'Europe n'a pas d'armée. En même temps, il voit des convois, des exercices, des bases étendues. Les deux affirmations sont vraies. L'Europe s'arme sans se constituer en acteur militaire unitaire.
Ici apparaît le paradoxe central. La capacité croît plus rapidement que le cadre politique. L'interopérabilité précède la décision. L'industrie avance avant la légitimité. Cette situation fonctionne dans un environnement stable. Elle fonctionne tant que la décision finale appartient à quelqu'un d'autre. Tant que la dissuasion est garantie de l'extérieur. Tant que le risque suprême ne doit pas être assumé au niveau européen.
La guerre en Ukraine a changé la donne. Elle n'a pas créé la vulnérabilité. Elle l'a exposée.L'Europe fournit des armes et entraîne des troupes. Elle coordonne des sanctions et gère des flux logistiques. Tout cela a un impact stratégique. Mais la décision militaire directe reste en dehors de l'Union. Chaque État décide séparément, chacun calcule son risque.
Cette fragmentation ralentit la réaction. Elle crée des inégalités de contribution. Elle produit des tensions politiques internes. Les États de première ligne demandent plus. Les États éloignés demandent de la prudence. Sans un cadre commun, la solidarité devient une négociation permanente.
L'Europe n'est pas désarmée, elle est désalignée politiquement. C'est la différence essentielle.
Moment de flexion stratégiqueJusqu'en 2022, l'Europe a pu vivre avec une solution confortable. Capacités dispersées, décision nationale, et dissuasion garantie par les États-Unis. L'Union investissait dans l'économie et les règles, compliquant une bureaucratie infernale. L'OTAN maintenait la ligne dure de la sécurité.
La guerre en Ukraine n'a pas changé la nature de l'Union, mais a changé le coût de l'indécision. L'Europe est entrée dans une phase où tout geste a un effet stratégique. Les munitions livrées changent le rapport de forces. L'entraînement change la capacité de résistance. Les sanctions changent les ressources disponibles. La mobilité militaire change la vitesse de réaction. Quand vous avez cet impact, vous n'êtes plus seulement un régulateur. Vous devenez un acteur, et les acteurs sont jugés selon leur capacité à décider. Cela, nous pensons, les dirigeants européens ne comprennent pas encore.
En même temps, cette capacité reste fragmentée. L'armée, au sens classique, reste liée à l'État, à la souveraineté, au serment, à la responsabilité politique pour les pertes. L'Union n'a pas l'infrastructure démocratique pour la décision de vie ou de mort. Le problème est autre. Nous ne discutons plus seulement de possibilité. Nous discutons de résilience dans des scénarios-limites.
Le scénario simple et confortable est celui que l'Europe préfère : l'OTAN fonctionne, les États-Unis restent le pivot, l'Article 5 reste crédible. Dans ce scénario, l'Union peut continuer le modèle actuel. Plus de production, plus de mobilité, plus d'interopérabilité. La décision finale reste dans les capitales, et le cadre allié reste le garant ultime.
Le scénario inconfortable est différent. Il ne suppose pas la disparition formelle de l'OTAN. Il suppose un blocage politique au moment critique. Un conflit interne, une hésitation, un retard. Une action sous le seuil, calibrée, où le consensus est difficile à obtenir. C'est exactement ici que commence la vulnérabilité européenne.
Ce scénario ne doit pas être apocalyptique. Il peut être réaliste. Une crise rapide, un défi hybride, un incident militaire limité, une combinaison de sabotage et de pression. Ce qui compte, c'est le temps. Si le temps se perd, le coût explose. Cela met la pression sur deux questions concrètes.
La première : à quelle vitesse l'Europe se déplace-t-elle militairement, à l'intérieur de son propre territoire.
La seconde : qui peut décider de l'activation d'une réaction commune, sans attendre une architecture politique qu'elle n'a pas.
Pour la première question, l'Union a commencé à répondre. Pas par une armée, mais par la mobilité militaire et par l'infrastructure. La Commission et ses partenaires ont poussé l'idée d'une zone européenne de mobilité militaire d'ici 2027. L'objectif est un espace où le transport militaire traverse rapidement les frontières, avec des procédures harmonisées et des autorisations numériques. Le message politique utilise l'expression Military Schengen, mais le contenu est administratif et logistique.
Cette idée est importante, mais aussi incomplète. La Cour des comptes et les auditeurs ont critiqué le financement insuffisant et le manque de priorisation solide dans les projets de mobilité. La critique n'annule pas le projet, elle le met simplement en réalité. L'Europe a besoin de corridors, de ponts, de chemins de fer, de dépôts, de procédures rapides. Elle a aussi besoin de gouvernance. Sinon, la mobilité reste un plan, pas une capacité.
Pour la seconde question, la réponse reste timide. L'Union a introduit un instrument important, mais limité, la Capacité de déploiement rapide. C'est une force modulaire, jusqu'à 5 000 militaires, conçue pour des types de crises, pas pour une guerre de haute intensité. C'est un pas. C'est aussi une preuve de la limite. L'Europe accepte d'activer une capacité, mais évite de discuter de l'enjeu politique de son envoi dans un contexte difficile. Ici entre aussi la partie industrielle. En Ukraine, la leçon centrale est désagréable. La guerre moderne consomme. Elle consomme des munitions, des pièces, des drones, des systèmes de défense aérienne. La guerre n'est pas seulement technologie. C'est aussi production industrielle massive.
L'Union a essayé de répondre. ASAP a été conçu comme un mécanisme pour accroître la capacité de production de munitions et de missiles, pour reconstituer les stocks et soutenir l'Ukraine. C'est un instrument de politique industrielle, pas une décision militaire. Exactement le type de solution que l'UE peut mettre en œuvre sans transfert de souveraineté.
Il existe aussi une tension ici. L'industrialisation de la défense est nécessaire. Mais elle ne résout pas le problème central. Si vous avez des munitions et pas de mécanisme de décision, vous restez dans le même type de dépendance. Vous avez une capacité sans direction commune. Dans ce contexte, les déclarations publiques de la direction de l'OTAN deviennent pertinentes, non pas comme autorité morale, mais comme indicateur de limite politique.
Mark Rutte, en tant que secrétaire général de l'OTAN, insiste sur deux idées simultanées. L'Europe doit dépenser plus et assumer plus. En même temps, cette prise en charge doit se faire toujours avec les États-Unis, pas par détachement. Il rejette explicitement l'idée d'une indépendance militaire européenne vis-à-vis de Washington. C'est le cadre de pression. Plus de capacité européenne, mais à l'intérieur de l'architecture transatlantique.
Ce cadre crée une situation légèrement paradoxale ou contradictoire. D'une part, l'Europe est encouragée à s'armer. L'augmentation des budgets devient la norme. L'augmentation de la production devient urgente. La mobilité devient une priorité. D'autre part, l'Europe évite de construire un mécanisme politique qui montre une autonomie de décision. Pas par légèreté, mais par manque de légitimité commune dont nous avons parlé dans la première partie.
Cela conduit à la question que peu de gens posent clairement. Que faites-vous si la dépendance reste, mais la prévisibilité diminue ? Nous ne parlons pas d'une rupture assurée. Nous parlons de variation. De volatilité. D'un allié qui change ses priorités, son rythme, son attention. Dans de tels moments, une alliance fonctionne, mais avec des frictions. Et les frictions se paient dans le temps.
C'est le point de flexion. L'Europe est entrée dans une étape où il n'est plus suffisant de dire que l'armée européenne est impossible. Il faut dire ce qui est possible à sa place. Sinon, vous restez avec une phrase correcte et une vulnérabilité non résolue.
Il existe encore un indicateur. Les formules de type coalition of the willing apparaissent de plus en plus souvent. Ce sont des groupes d'États qui coordonnent le soutien, planifient, créent des garanties, sans attendre l'unanimité. Ce type d'architecture se voit dans les discussions sur les garanties pour l'Ukraine et sur les rôles assumés par de grands États. C'est un signe. L'Europe se dirige vers des solutions modulaires, car la solution intégrale est bloquée.
L'Europe n'est pas devenue un État, n'a pas créé une armée. Elle n'a pas résolu la légitimité de la décision militaire commune. Mais elle a commencé à construire l'infrastructure d'une capacité militaire commune. Mobilité, industrie, forces de réaction limitées, achats communs, programmes, exercices, interopérabilité. Maintenant, elle doit faire le pas conceptuel. Abandonner la mauvaise question. Définir une solution réaliste.
La mauvaise questionChaque fois que le terme armée européenne apparaît, le débat se bloque. Les réactions deviennent des réflexes. Certains gouvernements se retirent, d'autres attaquent l'idée préventivement. Le public se divise rapidement. Personne ne discute plus de solutions intermédiaires.
Il est clair : le problème n'est pas militaire, il est sémantique et politique. Le mot armée renvoie immédiatement à l'État. À un commandement unique. Au transfert de souveraineté. Au serment. Au sacrifice imposé par une autorité centrale. En Europe, cette chaîne de significations déclenche une opposition automatique. Peu importe combien de qualifications vous ajoutez. La réaction apparaît avant l'explication.
C'est le piège conceptuel. La discussion part d'une forme maximale, pas d'un besoin concret. L'Europe n'a pas besoin d'une armée au sens classique. Elle a besoin de la capacité d'agir militairement ensemble lorsque les intérêts coïncident et que le temps presse. La différence est essentielle.
Une armée suppose un monopole. Une force commune suppose une coopération structurée. Une armée exige une loyauté exclusive. Une force commune fonctionne par des engagements limités. Une armée implique une subordination permanente. Une force commune s'active ponctuellement.
La confusion entre ces niveaux bloque toute discussion sérieuse. Le fédéralisme militaire est souvent invoqué comme épouvantail. Mais personne ne le propose explicitement. Même les dirigeants les plus vocaux ne demandent pas le transfert complet de la souveraineté militaire. Ce qui est discuté, souvent de manière confuse, c'est à quoi ressemble une capacité commune sans ce transfert.
Pour avancer, l'Europe doit changer la question. Pas si une armée européenne est possible. Mais quel type d'instrument militaire commun est compatible avec la pluralité politique existante. Cette reformulation change complètement le cadre. Nous ne parlons plus d'État contre Union. Nous parlons de mécanismes. De procédures. De seuils d'activation. De contrôle politique distribué.
En réalité, l'Europe fonctionne déjà par de tels mécanismes dans d'autres domaines sensibles. La politique monétaire est commune pour certains et nationale pour d'autres. La coopération judiciaire fonctionne par reconnaissance mutuelle, pas par un code pénal unique. L'espace Schengen fonctionne sans police européenne centralisée. Ces exemples ne peuvent pas être transférés mécaniquement dans le domaine militaire. Mais ils montrent un type de pensée institutionnelle.
La véritable question devient une question de design politique. Comment construire un instrument qui permette une action commune sans imposer une participation automatique. Comment éviter la paralysie de l'unanimité sans forcer les États réticents. Comment protéger les petits États sans bloquer les États capables.
Ces questions ne nécessitent pas un saut constitutionnel. Elles nécessitent de la clarté.
Au lieu d'une armée, l'Europe peut construire une force militaire commune modulaire. Le terme compte. La modularité suppose des options. Elle suppose des entrées et des sorties. Elle suppose des contributions différenciées. Elle suppose un contrôle politique maintenu au niveau national.
Cette idée n'est pas théorique. Elle apparaît déjà dans la pratique. Des groupes d'États qui alignent leur planification. Des missions communes activées par des décisions séparées. Un commandement opérationnel temporairement délégué. Un financement commun pour des objectifs précis. Le problème est le manque de formalisation. Sans un cadre explicite, ces solutions restent des improvisations. Elles fonctionnent tant que le contexte est favorable. Elles deviennent fragiles lorsque la pression augmente.
Dire que l'armée européenne est impossible reste correct. Arrêter la discussion ici devient insuffisant.L'Europe doit accepter que la sécurité n'est plus un domaine complètement déléguable. Pas parce qu'elle veut du pouvoir. Mais parce qu'elle exerce déjà une influence stratégique. L'influence sans capacité de décision est un risque. Abandonner le terme armée n'est pas un artifice de communication. C'est la condition d'une discussion mature. Ce n'est que de cette manière que les solutions qui existent entre le statu quo et le fédéralisme peuvent être analysées.
Comment fonctionnerait, cependant, une force militaire européenne réaliste ?Si nous abandonnons l'idée d'une armée, l'espace de manœuvre s'élargit. Il ne disparaît pas, mais devient gérable. La discussion passe de l'identité au mécanisme et du symbole à la procédure. De la souveraineté abstraite à la décision concrète.
Une force militaire européenne réaliste part d'un principe simple. La décision de participation reste nationale. Tout ce qui suit se construit autour de ce noyau.
Le premier élément est la décision politique. Chaque État décide s'il participe à une opération. La décision est prise par ses propres procédures constitutionnelles. Gouvernement. Parlement. Mandat explicite. Il n'y a pas d'obligation automatique. Il n'y a pas de sanctions politiques pour non-participation.
Ce point est essentiel. Sans lui, l'ensemble du mécanisme s'effondre. Les petits États refuseraient dès le départ. Les États exposés exigeraient des garanties impossibles. La légitimité disparaîtrait avant le premier déploiement.
Le deuxième élément est la planification commune préalable. Bien que la décision soit nationale, la planification doit être commune. Pas après la crise, avant la crise. Scénarios, règles d'engagement, chaînes de commandement, logistique, transport, communications. Tout doit être établi à l'avance.
Ici, l'Union a déjà un avantage. Elle dispose de structures de planification. Elle dispose de personnel civil et militaire. Elle dispose d'une expérience accumulée dans des missions. Ce qui manque, c'est le mandat clair de transformer la planification en option opérationnelle rapide. La planification commune n'oblige pas à participer. Mais elle rend la participation possible sans improvisation. Elle réduit le temps. Elle réduit le coût politique. Elle réduit le risque d'échec.
Le troisième élément est un commandement opérationnel européen activé ponctuellement. Nous ne parlons pas d'un commandement permanent de guerre. Nous parlons d'une structure de commandement qui s'active lorsque un groupe d'États décide d'agir ensemble. Le mandat est limité. La durée est limitée. Les objectifs sont clairement définis. Le commandant est désigné par accord politique, généralement par rotation. La chaîne de commandement est transparente. La responsabilité est clairement attribuée. À la fin de la mission, la structure se désactive.
Ce modèle n'est pas nouveau. Il est utilisé dans des opérations multinationales. La différence serait sa formalisation au niveau européen, sans ambiguïté, sans improvisation.
Le quatrième élément est la contribution modulaire. Les États ne contribuent pas de manière identique. Certains envoient des troupes. D'autres offrent de la logistique. D'autres fournissent du renseignement. D'autres assurent le transport ou le soutien médical. Les contributions sont reconnues politiquement comme une participation complète. Cette flexibilité protège les États aux ressources limitées. Elle permet une implication sans exposition disproportionnée. Elle crée une solidarité fonctionnelle, pas symbolique. La contribution modulaire résout un vieux problème. Elle évite l'impuissance entre participants et spectateurs. Chaque État décide du niveau de risque accepté. Chacun assume sa part de manière explicite.
Le cinquième élément est le droit de retrait garanti. Aucune participation n'est irréversible. Les États conservent le droit de se retirer, conformément aux procédures établies. Sans stigmatisation politique. Sans pénalités cachées. Sans conséquences automatiques dans d'autres dossiers. Ce droit ne diminue pas la force, il la rend possible. Sans lui, de nombreux parlements n'approuveraient pas la participation initiale. La stabilité de l'opération vient de la clarté, pas de la contrainte.
Le sixième élément est la protection des petits États. Dans toute structure commune, le risque d'asymétries apparaît immédiatement. Les grands États ont des capacités. Les petits États ont des vulnérabilités. Un design réaliste reconnaît ce fait. La protection se fait par des règles. La rotation des fonctions de commandement. Accès égal à la planification. Transparence dans la définition des objectifs. Droit de veto sur l'engagement de leurs propres troupes. Sans ces garanties, une force commune serait perçue comme un instrument des puissants. La perception détruirait la légitimité.
Le septième élément est le contrôle parlementaire. La participation militaire doit rester sous contrôle démocratique national. Les parlements approuvent, les parlements surveillent, les parlements peuvent retirer le mandat. Au niveau européen, le rôle est différent. Nous avons le Parlement européen : information, débat, contrôle budgétaire sur les instruments communs. Pas de décision directe d'envoi au combat. Cette séparation maintient la responsabilité là où le coût politique se manifeste. Au niveau national.
Le huitième élément est le financement commun limité. Les coûts communs doivent être clairement définis : transport, commandement, logistique, infrastructure. Pas de soldes, pas de compensations pour les victimes. Ceux-ci restent une responsabilité nationale. Le budget commun soutient l'opération. Ne remplace pas l'État. Cette limite est essentielle pour l'acceptation politique.
Vu dans son ensemble, ce modèle ne crée pas une armée européenne. Il crée un cadre d'action militaire commune. Sans uniforme unique, sans serment commun, sans monopole sur la force.
Les critiques diront que cela existe déjà. Partiellement. La différence est le degré de formalisation. Actuellement, de nombreux arrangements de ce type fonctionnent de manière informelle. Ils dépendent des dirigeants, du contexte, de l'urgence. Sans l'Ukraine, nous n'aurions même pas su qu'il existe une certaine intégration militaire européenne.
La formalisation ne signifie pas rigidité. Cela signifie prévisibilité. Vous savez ce qui suit avant d'en avoir besoin. Vous savez qui décide. Vous savez qui est responsable. C'est le pas que l'Europe évite. Pas parce que ce serait impossible, mais parce que cela oblige à l'honnêteté politique.
Une telle force ne résout pas tous les scénarios. Elle ne remplace pas la dissuasion nucléaire. Elle ne substitue pas les alliances existantes. Elle ne garantit pas une réaction automatique. Mais elle réduit un risque majeur. Risque de paralysie dans un moment limite. Risque d'improvisation sous pression. Risque de décision prise trop tard.
Force européenne et OTAN. Sans illusions.Toute discussion sérieuse sur la sécurité européenne arrive inévitablement à l'OTAN. Pas comme slogan, comme infrastructure réelle de pouvoir. Là, il existe une dissuasion crédible. Là, il existe un commandement intégré. Là, il existe la capacité de mener une guerre de haute intensité.
Une force militaire européenne réaliste ne part pas de l'idée de remplacer ce cadre. Elle part de la reconnaissance de ses limites politiques. L'OTAN fonctionne sur la base du consensus. Cela offre de la légitimité. Cela produit aussi des frictions, mais dans la plupart des situations, le consensus apparaît. Dans des situations-limites, le consensus tarde. Exactement cet intervalle de temps est le problème.
Le scénario classique reste stable : une attaque claire, une agression reconnue, conduit à l'activation de l'Article 5. Réponse collective. Dans ce cas, l'Europe agit par l'OTAN. Toute structure parallèle serait redondante et déstabilisante.
Les scénarios inconfortables sont autres. Actions sous le seuil, ambiguïté délibérée ou pression calibrée. Provocations qui ne déclenchent pas automatiquement la réaction alliée. Les cas de drones russes qui ont atteint la Roumanie ou la Pologne en sont un bon exemple. Dans ces situations, une force européenne commune ne concurrence pas l'OTAN. Elle la complète. Non pas comme substitut, mais comme amortisseur politique et opérationnel. La différence est une question de fonction. L'OTAN reste le cadre de dissuasion. La force européenne offre une capacité de réaction limitée, rapide, dans des situations où l'alliance ne bouge pas à temps ou ne bouge pas du tout.
Cette complémentarité doit être affirmée explicitement. Sans ambiguïté, sans rhétorique sur une indépendance stratégique totale. Sans messages contradictoires vers Washington.
L'Europe n'a pas intérêt à affaiblir le lien transatlantique. Elle a intérêt à réduire le risque de paralysie lorsque le lien est tendu. Cela nécessite une discipline politique. Toute force européenne doit être interopérable avec l'OTAN, avec des procédures communes, des normes communes, une communication constante et sans doublons inutiles.
La pression américaine pour augmenter les dépenses européennes doit être lue correctement. Ce n'est pas un signe de retrait automatique. C'est un signal de rééquilibrage. L'Europe est appelée à contribuer davantage. Pas à se séparer. Dans ce contexte, une capacité européenne crédible ne sape pas l'alliance. Elle la stabilise et réduit la tentation du unilatéralisme. Elle réduit l'incertitude politique, augmente la prévisibilité.
Le risque réel n'est pas l'existence d'une force européenne. Le risque est l'absence d'un plan dans le cas où les mécanismes existants fonctionnent de manière imparfaite. C'est la ligne sous-jacente que l'Europe doit parcourir. Renforcement sans séparation, autonomie opérationnelle sans autonomie politique totale. Capacité sans l'illusion d'une souveraineté unique.
La décision que l'Europe éviteL'Europe n'est pas dépourvue de pouvoir militaire. Elle est dépourvue d'un cadre politique cohérent pour son utilisation ensemble. Dire que l'armée européenne est impossible reste correct. Utiliser cette vérité comme excuse pour l'inaction devient dangereux.
L'Union est entrée dans une phase où ses décisions produisent des effets stratégiques. Les investissements dans la défense, le soutien militaire externe, l'industrie de l'armement, la mobilité des troupes. Tout cela modifie les équilibres. Quand vous influencez les équilibres, vous devez gérer le risque. Des ennemis naissent que vous n'aviez peut-être pas auparavant.
La force militaire commune proposée ici ne promet pas une sécurité absolue. Elle ne promet pas une réaction automatique. Elle ne promet pas une unité symbolique. Elle promet quelque chose de plus modeste et utile. Clarté procédurale, rapidité décisionnelle et réduction de l'improvisation. Protection de la souveraineté nationale dans un cadre commun. Je répète, l'Europe ne doit pas devenir un État pour agir. Mais elle doit accepter que la sécurité exige des décisions explicites, pas seulement une coordination technique.
La véritable question n'est pas de savoir si les Européens sont prêts à mourir sous un drapeau commun. C'est une question fausse, émotionnelle, paralysante. La véritable question est de savoir si l'Europe accepte de construire les mécanismes par lesquels ses États peuvent décider rapidement, ensemble, lorsque les intérêts coïncident et que le temps presse. Tant que cette question reste non posée, l'Europe continuera à s'armer sans savoir exactement quand et comment elle utilisera son pouvoir.
Ce n'est pas l'absence d'une armée qui est le plus grand problème, mais l'absence de décision commune.