Ce mois-ci, cela fait 15 ans depuis la mort d'Alex. Leo Șerban. Il a été l'un des membres de la première rédaction de Dilema. Son profil particulier, où la solidité intellectuelle, la passion pour la beauté, l'humour et la gravité cohabitaient avec grâce, lui a assuré un rôle à part dans l'équipe des fondateurs de notre publication. Je reprends, commémoratif, amical et mélancolique, l'article que j'ai écrit à son départ parmi nous (avril 2011). La dernière fois que j'ai parlé au téléphone avec Leo (il était hospitalisé à l'Hôpital Fundeni), il m'a proposé une bonne table dans un restaurant qu'il était le seul à connaître. "J'ai hâte de sortir d'ici et de dîner ensemble." Leo a réussi à me transmettre sa confiance dans cette réunion, bien que je savais que sa santé était gravement altérée. Je resterai longtemps suspendu dans l'attente qu'il m'a induite. Je devais lui rendre visite à l'hôpital lundi dernier. Je l'ai visité, mais à l'Union des Écrivains, sur le catafalque. Il aurait été gêné. Il n'aimait pas recevoir les gens sans préparation, inerte, incapable d'accomplir les fonctions d'hôte. Son élégance native, son bon goût, sa bonne éducation auraient souffert.
Dilema veche commence à perdre son ancienneté. La génération des "fondateurs" s'amenuise, les chaises vides se multiplient. La rédaction dans laquelle évoluaient Lena Boiangiu, Zigu Ornea, Tita Chiper et Alex. Leo Șerban a maintenant, inévitablement, un autre son, un autre portrait. Je sais, c'est normal. La mort et le "renouvellement" institutionnel, et l'oubli sont normaux. Mais la continuité devrait aussi être normale. Et la continuité a besoin de gens de continuité, de natures où l'audace et l'inventivité reposent sur des accumulations solides et sur la tradition. Une telle nature était Leo. Il n'avait pas de préjugés, pas de crispations esthétiques ou idéologiques, pas d'inhibitions "principielles". Il était prêt à expérimenter, à accepter la surprise, à rire. Mais il le faisait doté d'une culture solide, avec finesse et humour, avec style. Rarement ai-je vu un personnage où l'actualité immédiate et l'intemporalité coexistent aussi harmonieusement. Leo était simultanément "à la mode" et "un peu démodé", "un enfant terrible" et un interlocuteur "vieux jeu". Il avait le rare talent de la fronde sans stridence, de l'agression polie, de la subversion des règles sans tomber dans la grossièreté. Tout, dans la composition de Leo, était de l'ordre de l'exception, de la non-conformité. Il ne savait pas être ni fumeux, ni indiscret, ni trivial. C'était un "oiseau rare", de plus en plus rare, dans le monde contemporain. Ses lectures étaient abondantes et voluptueuses, sa fréquentation assidue de la littérature ne l'avait pas anesthésié - comme cela arrive souvent - la passion (et la compétence) pour la culture visuelle. Au contraire. Il était un "expert", un "connaisseur", un raffiné. De plus, il avait un humour savoureux et un type de bonne humeur, de convivialité, qui contaminait rapidement la société dans laquelle il évoluait. Il savait être présent avec promptitude, avec grâce, mais sans complaisance rose, sans compromis. Il pouvait aussi être capricieux, imprévisible, acide dans ses répliques, excessif dans ses opinions. Mais il ne pouvait être ni cruel, ni mal élevé. Je suis content d'avoir eu la chance de le connaître et je regrette de ne pas avoir passé plus de temps près de lui. Sur le visage de Dilema, sa disparition laisse une cicatrice incurable, perfide.
À un moment donné, des années plus tard, j'ai eu l'occasion d'un petit débat avec Leo sur des thèmes essentiels. Il a été question de Dieu. Je me suis rendu compte que je parlais avec quelqu'un qui mettait entre parenthèses la transcendance avec une sorte de radicalité doctrinaire. Il avait le culte de la joie, du plaisir, de la corporalité dégustatrice, de la beauté, dans ses variantes esthétisantes. Il détestait toute allusion à la douleur physique, à la souffrance en général, à la moitié sombre du destin. Il pratiquait l'amnésie euphorique. J'ai essayé de lui dire que c'était le "sujet" idéal de l'inquiétude divine. Que justement des gens comme lui, exceptionnels mais récalcitrants, sont "cibles" de l'action sacrée. Non pas les endormis dans des certitudes, ni ceux bien installés dans "la course" de leur propre salut, ni ceux "résolus" et sereins jusqu'à l'insensibilité. Mais les tourmentés, les hésitants, les égarés. Je ne crois pas l'avoir convaincu. Mais je suis sûr qu'il réévaluera les choses sous l'angle que lui ouvre son nouveau voyage. Comme je suis sûr que Dieu connaît son innocence de fond et s'amuse du charme de son cœur.
En ce qui me concerne, mon collègue de rédaction me manque beaucoup. Et je regrette, entre beaucoup d'autres choses, de ne jamais savoir comment s'appelait ce restaurant qu'il était le seul à connaître, où nous devions dîner ensemble, après sa sortie de l'hôpital…
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