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«L'ère du marché» nous a offert une prospérité sans précédent durant la longue paix que nous n'avons manifestement pas su apprécier à sa juste valeur. Mais la paix est terminée.
Depuis des décennies, le projet européen a été construit sur cette croyance élégante, qui aujourd'hui peut sembler naïve, à savoir que le marché dans sa simplicité pourra satisfaire les désirs les plus pressants des gens et des industries. Des nœuds gaziers libéralisés aux Pays-Bas jusqu'à la logistique impeccable du carburant pour l'aviation, le marché a été l'arbitre suprême de l'efficacité, de la rentabilité et du bien-être. Cependant, cette ère semble avoir atteint une brutale fin structurelle, sous l'ombre du détroit d'Ormuz bloqué, d'un théâtre de guerre enflammé au Moyen-Orient et d'une guerre en Ukraine qui ne semble pas vouloir se terminer.
Nous ne traversons plus seulement une série d'événements malheureux. Nous venions à peine d'en sortir (la pandémie de Covid-19 nous avait mis face au concept), mais voilà que nous sommes de nouveau entrés dans l'ère de la «permacrise» — un état de chocs perpétuels et superposés, dans lequel «l'urgence» n'est plus une déviation de la norme, mais la norme elle-même. Pendant que le baril de Brent était poussé vers le seuil de 120 dollars, et que QatarEnergy invoquait la force majeure pour le gaz naturel liquéfié (GNL) qui devait nous sauver, l'Europe a été jetée dans une marche sombre vers une économie énergétique de guerre.
Les chiffres publiés par la Commission européenne ne sont pas de simples données statistiques ; ils représentent un réquisitoire de nos réserves restantes. Avec les dépôts de gaz oscillant à un niveau précaire de 30 % après un hiver impitoyable, la mathématique de la saison 2026-2027 ne donne tout simplement plus de reste. Dans un marché fonctionnel, les prix élevés auraient tempéré la demande et attiré de nouvelles sources d'approvisionnement. Mais dans une «permacrise», il n'existe pas de nouvelles sources à attirer. Quand 20 % du pétrole mondial et un tiers du GNL sont «séquestrés» derrière un blocus naval, le mécanisme des prix cesse d'être un signal et devient un instrument contondant de destruction. L'appel du Commissaire à l'Énergie et au Logement, Dan Jørgensen, aux capitales européennes pour réduire la consommation de gaz et de pétrole a été présenté comme une mesure «préparatoire». En réalité, les chancelleries européennes chuchotent que c'était en fait l'avant-première de la rationalisation. Quand nous verrons que les annulations de vols passent du stade d'inconvénient à celui d'effondrement systémique du secteur des transports, cela signifie que «le marché» a déjà échoué.
Le changement auquel nous assistons est une migration fondamentale du pouvoir. Pendant trente ans, la Commission européenne a agi comme un arbitre, assurant la concurrence et prévenant les monopoles. Aujourd'hui, on lui demande d'agir comme un État-major. Les «options défensives» sur la table des ministres réunis à Bruxelles — réductions obligatoires de la demande à divers pourcentages, subventions industrielles d'État et potentiel d'un fonds d'«aide spéciale» — représentent un pivot total. Nous assistons à une «covidisation» de l'énergie. Tout comme la pandémie a contraint l'État à pénétrer dans la vie privée des citoyens pour gérer une menace biologique, le choc énergétique actuel force l'État à intervenir directement sur le thermostat des logements et dans les usines pour gérer une menace géopolitique.
Cette «économie de guerre» est caractérisée par des nécessités brutales. Tout d'abord, il faut un commandement centralisé : l'ère où les gouvernements nationaux enchérissaient les uns contre les autres pour le dernier réservoir de diesel doit prendre fin. Un bouclier commun d'achat d'énergie au niveau de l'UE n'est plus un rêve fédéraliste ; c'est une exigence de survie du projet européen. Ensuite, il faut aborder avec la plus grande responsabilité la thèse d'une «rationalisation stratégique» : subventionnons-nous la facture de chauffage du retraité d'Athènes, de Bucarest ou de Berlin ou maintenons-nous en fonctionnement les usines chimiques BASF de Ludwigshafen et l'usine Dacia de Mioveni pour éviter leur fermeture permanente ? Dans un marché, c'est celui qui offre le plus qui gagne. Dans une économie de guerre, l'État décide qui survit.
L'appel du G7 à éviter les «restrictions d'exportation injustifiées» est une tentative désespérée de freiner le flot du nationalisme énergétique. Cependant, à mesure que les espaces budgétaires se resserrent, la tentation de thésauriser des électrons et des molécules deviendra irrésistible, à moins qu'un fonds européen spécial ne soit créé pour socialiser les coûts de cette crise. Le danger du moment actuel est l'espoir fragile que nous allons «retourner à la normale» rapidement, une fois que les tambours de guerre au Moyen-Orient se seront tus.
C'est l'erreur de la décennie précédente. La permacrise suggère que, même si le détroit d'Ormuz se rouvrait demain, la vulnérabilité a déjà été exposée, les stocks ont été épuisés, et la confiance dans les chaînes d'approvisionnement mondiales a été pulvérisée. La base industrielle de l'Europe fait actuellement face à une surtaxe énergétique de 30 % (une estimation agrégée de la perte de compétitivité coût-prix que l'industrie lourde européenne subit par rapport à ses principaux concurrents mondiaux, à un moment où les chaînes d'approvisionnement à travers Ormuz sont rompues), ce qui menace un exode silencieux et permanent de la production vers des zones géographiques plus stables. Ce n'est pas seulement une fluctuation dans le cycle économique ; c'est un mouvement tectonique. Traiter la situation comme une augmentation temporaire des prix signifie inviter à la désindustrialisation par inaction.
Dans les bureaux des fonctionnaires de Bruxelles circule une blague amère selon laquelle un futur Conseil européen pourrait être annulé car les vols des dirigeants pourraient être bloqués justement par la crise de carburant qu'ils sont appelés à résoudre. Est-ce là une métaphore parfaite pour la permacrise : la crise elle-même empêche la solution.
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